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Lire les émeutesInterprétations du désordre civil au Royaume-Uni depuis 1980Université de Paris 8 Police and thieves in the street IntroductionDans la première partie de mon intervention, je vais exposer mes outils théoriques. Ceux-ci sont tirés de trois domaines : d'abord, des travaux historiques et ethnologiques, je prends l'idée d'une bataille surnaturelle entre les forces du bien et du mal. Je m'appuie sur l'oeuvre des historiens Carlo Ginzburg et Robert Muchembled, et sur celle de l'ethnologue Bertrand Hell. Ensuite, de la sociologie de la déviance, je prends chez Stanley Cohen les concepts de diabolisation et de panique morale, idées qui serviront de relais entre le regard historique et le regard sociologique. Finalement, je mets face à face deux approches des phénomènes collectifs - la tradition qu'on peut retracer des écrits de Gustave Le Bon jusqu'à Michel Maffesoli, qui voit la foule comme une expression d'un psychisme collectif, d'une part, et de l'autre les conceptions des théoriciens américains de l'action groupale tels Couch, McPhail ou Tilly, pour qui, comme nous le verrons, la foule n'a rien d'exceptionnel, et peut être analysée en prenant en compte uniquement les intérêts des individus et des réseaux dont elle est composée. Dans une deuxième partie, j'examine les réactions à un incident survenu en Angleterre en 1985. Pour préparer cette intervention, j'ai consulté les journaux anglais (surtout le Sun et le Daily Mirror. J'ai utilisé aussi The Times dans le but de comparer la presse populaire à la presse d'élite) de juin 1985, et plus spécifiquement de la semaine du lundi 3 au samedi 8, à la suite du 'Battle of the Beanfield', ou la bataille du champs de haricots. Depuis les années 70, un festival un peu marginal accueillant des groupes de rock 'alternatif' avait lieu chaque année à Stonehenge, au moment du solstice d'été. Or, en 1985, l'organisme chargé de l'entretien du monument avait decidé que les dégâts subis pendant ce festival étaient trop lourds, et a fait interdire l'événement. Un certain nombre de 'voyageurs', avec le concours des 'Druids', avaient juré de ne pas renoncer aux célébrations qu'ils disaient être religieuses : c'est ainsi qu'ils se trouvèrent face aux forces de l'ordre le samedi 1er juin. Cette 'bataille du champ de haricots' est un titre évocateur qui nous met directement sur la piste de ces villageois du 16e siècle qui se livraient à des batailles nocturnes. A : Les outils théoriques1. Les Armées de la NuitCarlo Ginzburg nous a rapporté l'histoire des benandanti, ces hommes et femmes de Friuli qui menaient une vie nocturne d'une grande intensité :
Dans son ouvrage clef, 'Ecstasies', Ginzburg traque les croyances qu'il a trouvées chez les benandanti à travers les continents et les siècles, pour les situer dans un contexte millénaire :
Ginzburg fait le lien entre ces croyances et celles qui entourent le chamanisme Sibérien ; les batailles noctures de ces paysans italiens sont ainsi rattachées à un complexe imaginaire millénaire, un schéma qui serait une des plus anciennes propriétés de la culture humaine. Ses arguments sont vigoureusement mis en cause par l'historien français Robert Muchembled. Reprenant les travaux remarquables de Norman Cohn, Muchembled declare que :
Muchembled rejette totalement la version chamaniste de Ginzburg :
Mais les deux historiens s'accordent, néanmoins, pour dire que la procession des morts est une image centrale des croyances européennes - aussi bien populaires que savantes. Dans une version très répandue en Europe, les morts qui se rassemblent ainsi ne sont pas n'importe lesquels, et ils ne font pas n'importe quoi. Bertrand Hell, professeur d'ethnologie à l'université de Franche-Comté, situe le phénomène :
Selon Hell, les hommes qui font autre chose que de se détourner de la vue de cette horde sauvage seront aspirés par elle, se joindront à elle. Il est à noter que les benandanti ne sont pas pris pour des héros par leurs voisins : sont-ils, comme ils le prétendent, les garants de la bonne récolte, ou ne font-ils pas, tout bonnement, partie de la meute des morts-vivants? Finalement, ceux qui se voient comme les défenseurs de la communauté ont un statut ambigu, et sont l'objet des soupçons populaires6. S'opposer aux chevauchées sauvages n'est, en fin de compte, qu'une autre façon de s'y rallier. 2. Diables et paniqueSi Ginzburg insiste sur l'extension mythologique, Muchembled, lui, s'intéresse au côté pragmatique ou fonctionnel de l'histoire. Selon lui, les accusations de sorcellerie servent à diaboliser des pratiques populaires, et à y imposer un ordre hégémonique :
Muchembled remarque aussi que les notables, les clercs et les juges sont pris à leur propre piège :
Ce que Muchembled décrit ici est un processus que les théoriciens de la déviance ont analysé, d'abord sous l'étiquette de la théorie de l'amplification, et ensuite, en prolongation, à travers les concepts jumeaux de 'diables folkloriques et paniques morales'. Stanley Cohen, l'un des chefs de file de cette 'Nouvelle Criminologie' qui est apparue en Angleterre au début des années 70, a tenté de décrypter la série d'émeutes qui a eu lieu dans des villes balnéaires de la côte sud et sud-est de l'Angleterre au milieu des années 609. L'idée d'une 'panique morale', reprise par de nombreux sociologues - par exemple, Goode & Ben-Yehuda (Moral Panics : The Social Construction of Deviance, Blackwell, 1994) - est devenue monnaie courante. Voici comment Cohen la caractérise :
Pourtant, le concept est assez flou, peu satisfaisant ; s'il est vrai que les médias et les dignitaires - magistrats, commissaires de police et politiciens - dans leurs constructions des événements et des personnages du spectacle social de l'été 1964, manipulent des symboles moraux qu'ils pouvaient espérer être collectifs, il n'est pas certain qu'il y ait eu 'panique', ni parmi les gouvernants, ni parmi les lecteurs des journaux ou même les gens qui ont pu assister 'en direct' aux incidents qui fournissaient, par la suite, la matière première dont les médias feraient la une du matin suivant. Dans notre siècle séculier, les réactions ne sont pas aussi primaires, peut-être, que celles des gens des campagnes lors de la grande chasse aux sorciers qui occupe Muchembled. Cohen offre, donc, des outils théoriques intéressants, mais qu'il faut affiner. Ce n'est pas parce que le Sun ou le Daily Mirror publie des éditoriaux exprimant une grande indignation, que l'on peut conclure que les anglais dans leur ensemble désapprouvent vivement tel ou tel groupe de manifestants. On se souviendra que pendant l'été 1964, les braves gens se déplacaient en nombre tout simplement pour assister au spectacle, qu'ils trouvaient folklorique et amusant. Nous reviendrons sur cette capacité que possèdent les lecteurs, le peuple, de jouer avec et se distancier des catégories et des schémas employés par les journaux. Mais pour le moment, regardons ce que Cohen entend par 'Folk Devils' ou 'diables populaires'. Il écrit :
Malheureusement, Cohen, tout au long de son livre, insiste beaucoup plus sur la 'panique morale' que sur les diables eux-mêmes, et n'analyse pas en profondeur le processus de diabolisation12. On a le sentiment que, pour lui, le terme 'diable' est une métaphore morte. Or, notre voyage dans le temps et notre rencontre avec la chevauchée nocturne nous donne des raisons de croire que les journaux et autres raconteurs officiels s'appuient sur un schéma narratif très puissant et qui fait partie de notre culture profonde. 3. La foule et le psychisme collectif.Les arguments qui opposent Ginzburg et Muchembled ont leurs parallèles dans les écrits savants sur la foule. D'un côté on trouve ceux qui, encore aujourd'hui, portent le flambeau allumé par Gustave Le Bon. Ainsi, Michel Mafessoli, même s'il reconnaît que Le Bon n'est plus tout à fait au goût du jour, le cite avec approbation, et s'appuie sur la vision collectiviste de la masse, reprenant à son compte la conception Durkheimienne de la volonté générale. En rejetant les analyses 'froides' ou individualisantes des mouvements de masse, il écrit :
Par contre, Clark McPhail, spécialiste américain des comportements collectifs, citant les travaux de Carl Couch, rejette LeBon totalement. Il écrit :
McPhail, comme Couch or Charles Tilly, voit les membres de la foule comme des acteurs rationnels. La foule elle-même - McPhail évite le mot, car il trouve le concept vide de sens - n'a pas d'existence au-delà des petits groupements - Tilly parle de 'réseaux' - dont elle est composée. Notre compréhension des réalités des processus sociaux, nous dit Tilly, est déformée par notre tendance à nous raconter des histoires. Nous voyons des mouvements complexes et ambigus en des termes simples ; nous individualisons ce qui est collectif, et nous posons comme données des conditions et des contextes que nous devrons questionner. Ainsi, quand le réel échappe aux règles des histoires normales, nous avons besoin de le ramener vers l'ordre et le prévisible. On peut penser la vie comme ordonnée par les règles du conteur ; quand les faits semblent transgresser ces lois, nous nous dépêchons de leur donner une forme reconnaissable. C'est ainsi, peut-être, que les moments que nous désignons par des termes tels que 'émeutes' ou 'désordres', et qui mettent à mal nos schémas de la vie ordinaire, racontable, appellent des interprétations qui les normalisent et qui nient ou neutralisent les transgressions. Un moment dans un processus lent et complexe sera monté en épingle, et sera baptisé 'La Bataille du champ de haricots', ce qui le rend saisissable, et qui permet de scotomiser, même dans les esprits de ceux qui 'posent problème', les contradictions et cassures sociales qui mettent en question plus profondément la distribution actuelle du pouvoir en Angleterre . Pour Tilly, le modèle collectiviste du mouvement social est de loin plus facile à raconter : la foule devient acteur dans l'histoire. On peut lui attribuer des motivations, des buts, des raisonnements même, qui feront d'elle un personnage. En plus, les acteurs sociaux eux- mêmes font comme s'il fallait appuyer l'idée d'un esprit collectif : ainsi la police britannique cherche toujours des interlocuteurs institutionnels chez les opposants pour pouvoir organiser avec eux le déroulement de toute manifestation collective, et dans la plupart des cas, ils en trouvent. C'est quand les manifestants ne se comportent pas comme s'ils agissaient organiquement que les schémas normaux qui gouvernent de tels phénomènes sociaux - Tilly nous dit que c'est pendant le 18ème et le début du 19ème siècles que ces schémas se sont mis en place en Angleterre, pour se généraliser à travers le monde par la suite - se brisent, et que l'on voit surgir les violences15. B : La Bataille du Champ de HaricotsTous les commentateurs s'accordent là-dessus : la violence fut exceptionnelle. Normalement, les manifestants, comme la police, connaissent les règles et les suivent. La manifestation, comme institution sociale, est hautement ordonnée - un combat ritualisé. En Angleterre, comme dans d'autres pays 'modernes', chaque année voit son quota de protestations normales, qui se passent sans faire grand bruit, sans susciter beaucoup de commentaires. Mais, de temps à autre, elles prennent des tournures diaboliques : on peut ici citer un événement qui eut lieu en 1985, et qui opposait les policiers à un groupe diabolique. Il s'agit de l'émeute provoquée par la décision des institutions qui gèrent le site monumental de 'Stonehenge' d'interdire le festival de musique qui avait été tenu chaque année depuis 1972 à l'époque du solstice d'été, et qui rassemblait des jeunes gens parmi lesquels certains disaient voir en Stonehenge un lieu de culte et dans le festival une célébration réligieuse. Certaines de ces personnes avaient opté pour une vie nomadique, habitant dans de vieilles voitures, des camionettes ou des cars. Aujourd'hui, on utilise l'étiquette 'New Age Travellers', mais en 1985, comme on le verra, les journaux ne parlaient que de 'hippies'. Depuis 1979, la police Britannique avait dû se former rapidement pour faire face aux problèmes d'ordre publique. Les émeutes - très violentes - de Brixton et de Toxteth16 avaient mis les forces de police à l'épreuve, et avaient pleinement révélé leurs faiblesses en ce domaine. Aguerrie par la grève des mineurs, la police du milieu des années 80 avait une approche des problèmes d'ordre qui - du moins en surface - semblait beaucoup plus efficace, même si, à long terme, comme le craignaient un certain nombre d'officiers gradés17, la transformation du 'bobby' en membre du SPG ne ferait que compliquer la tâche des policiers en général. C'étaient, donc, des policiers habitués à l'idée que c'était leur rôle de réprimer la dissidence qui devaient affronter les 'Peace Convoys' - c'est ainsi qu'étaient nommés les rassemblements de vieux véhicules - et les empêcher d'atteindre le monument. Dans cette confrontation il est, comme si souvent en pareil cas, difficile de discerner avec justesse le déroulement des événements. Ce que nous pouvons dire, c'est qu'il y a eu des affrontements entre la police et des voyageurs, que les véhicules de ces derniers ont été très endommagées par les agents, et que finalement la police a pu empêcher le 'Peace Convoy' de poursuivre sa route vers Stonehenge. La 'bataille' a eu lieu le samedi ; pour les journaux de lundi matin, l'affaire n'était plus d'une grande importance : elle avait eu lieu au même moment que les émeutes de Heysel, et c'était donc l'ébranlement du monde footballesque anglais qui occupait tous les esprits. Néanmoins, le 'Sun' et le Mirror' consacrent quelques lignes aux 'hippies'. Le Sun affiche le lundi : Hippy may face murder bid charges
Cette histoire doit venir d'une source policière. Elle n'est pas reprise par d'autres journaux, et le Sun lui-même la laisse tomber par la suite. Ce type de reportage, où une rumeur, une suggestion, une supposition deviennent pendant une journée un fait, pour ne jamais être ni reprises ni reniées par la suite, est une des régularités que Cohen a identifiées18. On peut souligner ici l'étiquetage de l'homme en question comme 'leader', ce qui permet de hisser son geste - si geste il y a eu - à un niveau où il indique une responsabilité collective. Dans pratiquement tous les articles dans le Sun, les 'hippies' sont présentés comme potentiellement violents et délinquents alors que la police est une autorité objective, dont les paroles sont toujours dignes de respect. Le Mirror, par contre, est beaucoup plus nuancé. Cette différence se voit dans le traitement d'un incident qui apparaît dans les deux journaux ; un certain nombre des personnes dont les véhicules avaient été endommagés dans la 'bataille' s'étaient réfugiées sur des terres appartenant à un aristocrate anglais. Ce dernier, dans un premier temps, leur offrit secours, malgré, semble-t-il, les avertissements de la police. Une telle histoire, avec un membre de l'aristocratie qui se comporte de façon un peu 'excentrique' ne peut qu'attirer l'attention de la presse populaire. Le mardi 4 juin, trois jours après la bataille, le Sun annonce : LORDY! HIPPIES GET A REFUGE
On voit ici plusieurs éléments intéressants. Le grand titre - 'Lordy' - annonce le ton humoristique que va prendre le journal tout au long de cette affaire. Les 'hippies' constituent une forme de diablerie comique, risible (dans la tradition folklorique, le Diable est souvent plus bouffon que menace réelle), et le jeune 'Earl', qui offre si généreusement des biens qui ne lui appartiennent pas, a une touche de Bertie Wooster, l'anti-héro naïf et fat de P.G. Woodhouse, qui figurait dans une série télévisuelle très populaire. (Un des personnages comiques qu'affectionnent les anglais est le 'upper class twit' ou 'Hooray Henry'). Ce monde parodique - appuyé par les relents de nostalgie que l'on peut entendre dans 'refuge', 'sanctuary', le titre aristocratique et les noms propres de 'Savernake' (forêt d'où peut surgir la chevauchée des défunts-chasseurs19) et 'Stonehenge' - rencontre le monde sérieux dans le deuxième paragraphe : le père est résolument moderne, car il est 'stockbroker', même s'il est aussi 'Marquess'. Ensuite, la réalité des tribunaux et des magistrats contribue à faire atterrir les 'hippies' dans le troisième paragraphe. Dans le Mirror, par contre, l'histoire est un peu différente. Sous le titre 'Earl makes hippies happy', et une photo de Lord Cardigan en compagnie d'une femme avec quatre enfants, on découvre les raisons que donne le jeune homme pour expliquer son acte charitable :
et le Mirror donne une version des événements qui différe de celle du 'Sun' :
Ce festival est prévu pour célébrer le solstice d'été. Hell nous indique que, si les activités de la chevauchée sauvage se produisent surtout autour du solstice d'hiver, elles surgissent aussi au moment de la Saint-Jean. Il écrit :
Les hippies - et en particulier les femmes et les enfants - ont, selon Lord Cardigan, connu l'enfer. Dans le 'Mirror' du lundi, nous voyons deux photographies - p. 11 - une, plus grande, nous montre le visage couvert de sang d'un jeune homme - 'a blood spattered youth' - dont l'expression de souffrance a quelque chose de christique. La deuxième met en scène la bataille elle-même ; les policiers et les 'hippies' - les deux groupes sont armés de bâtons - s'affrontent devant un car. Dans l'article qui accompagne les images nous lisons :
Le Mirror, donc, n'oppose pas à l'image purement diabolisante des hippies qu'offre le 'Sun' une contre-image de gentilles victimes. Les policiers et leurs adversaires sont traités pratiquement sur le même plan. Il faut savoir que la police, pendant les années 80, a connu une période noire : de bavure en bavure, de plus en plus souvent considérée comme corrompue et mise en cause pour ses mauvaises relations avec les communautés ethniques, cette institution, dont l'image a souvent été ambigue depuis sa création, a été mise à rude épreuve. Ces hommes et femmes, dont le rôle est de marquer les limites, passent facilement d'un côté de la barrière à l'autre. Comme les benandanti, ou comme Thiess, ce vieux loup garou dont les paroles ont été rapportées par Ginzburg21, les policiers sont autant craints qu'admirés, et c'est avec une satisfaction certaine que le lecteur du Mirror les voit ramenés au même niveau que les diables plus marqués négativement. Ce n'est pas seulement les lecteurs du Mirror qui partagent ce point de vue. Dans une lettre publiée dans le Times, le 7 juin, Dr. Pamela Storey écrit :
Les Travellers restent sur le site que leur prête Lord Cardigan pendant deux semaines -les lecteurs se doutent certainement que Cardigan lui-même regrette son geste et voudrait les voir partir. Le 17 juin, ils partent en masse - le nombre de participants n'est pas énoncé clairement mais estimé à des centaines. Voila ce qu'on rapporte le 18 (Sun et Mirror sont en accord cette fois ci - je cite le Mirror : HIPPIES IN SHOP-LIFT INVASION
Je ne peux pas m'empêcher de citer Bertrand Hell sur les chevauchées nocturnes :
Ces revenants volent aussi les bestioles : mais le vol est souvent consenti - les paysans laissent leurs bêtes dehors délibérement, car ils croient qu'il y aura un don en retour. Sacrifier ainsi aux hordes sauvages est une garantie de bonne récolte et de l'accroissement des troupeaux. Notre garagiste, Richard Fruen, et les boutiquiers du village de Westburg ne partageraient pas cet avis ; Fruen ferme la station et appelle la police, et les magasins du village ferment leurs portes aussi. Mais ne vaut-il pas mieux ne pas voir la chevauchée en ses oeuvres? Il reste une autre tâche pour les revenants - celle de labourer les terres :
Et les 'hippies' remplissent bien leurs devoirs. Dans le Sun du 25 juin, on lit : HIPPIES HUNT TREASURE OF STONEHENGE
ConclusionQuand Ginzburg suggère que l'on peut retracer à travers les siècles et à travers l'espace une tradition chamanique centrée sur les relations entre les vivants et les morts et ayant pour enjeu la fertilité et le bien-être des vivants, il est tentant d'y voir plutôt une forme d'imaginaire, une configuration ou schéma qui reste disponible, et qui s'offre comme cadre qui sert à rendre compréhensibles et satisfaisants certains moments et certains événenements qui autrement resteraient opaques, complexes et difficiles. Que l'on puisse démontrer l'existence d'un enchaînement historique de pratiques, de rites, passés de génération en génération, est peu probable ; le scepticisme de Muchembled sur cette question semble justifié. Mais qu'une configuration narrative ait pu ainsi voyager à travers le temps et l'espace semble moins difficile à imaginer. Nous savons que l'on peut trouver des contes et des légendes qui traversent de vastes domaines. Ces contes, ces légendes et mythes nous fournissent nos schémas de compréhension, et nous permettent de nous rendre compte des événements ou encore de choisir les événements qui rentreront dans le champ public. Quand Cohen parle de 'moral panics' et de 'folk devils', il montre un des chemins par lesquels la sociologie doit rejoindre la critique culturelle et littéraire. Il faut prendre l'idée de 'diable populaire' très au sérieux ; les Mods et les Rockers, les 'Hell's Angels' ou les 'New Age Travellers', ces bandes de voyageurs, de cavaliers de la mort, sont de l'étoffe dont on a tissé les cauchemars de nos peuples sur une vaste aire culturelle, à travers une histoire peut-être millénaire. Or, comme le suggère Tilly, ces histoires, aussi nécessaires qu'elles soient, voilent les complexités réelles des sociétés, et nous détournent des analyses qui mettent en avant des phénomènes moins saisissables, moins satisfaisants. Que les New Age Travellers, dans leurs combats avec les représentants de la Loi, nous permettent de tracer des marges, d'indiquer une frontière entre ce qui serait la vie et cette mort sociale à laquelle nous les reléguons, permet aussi d'éviter de poser des questions plus gênantes. Car c'est peut-être la banalité, justement, de la situation dans laquelle ces jeunes gens se trouvent, à laquelle il faudrait faire face. Voir que, pour eux, le choix de prendre la route, de passer leurs vies dans des autocars délabrés, de vivre une partie de leur temps en communauté, n'a rien d'étrange et qu'au lieu de signaler une rupture avec une société 'moderne' les place pleinement dans cette société, menerait à une analyse de notre système socio-politique assez inconfortable.
(Si vous voulez commenter cet article, veuillez m'écrire à tmason@timothyjpmason.com) Endnotes1. Ginzburg, Carlo, Deciphering the Sabbath, in Ankarloo, Bengt et Gustav Henningsen, eds., Early Modern European Witchcraft ; Centres and Peripheries, OUP, 1993, pp. 121 - 138. A full account of the Benandanti is to be found in Ginzburg, Carlo, The Night Battles: Witchcraft and Agrarian Cults in the Sixteenth and Seventeenth Centuries, London, 1983 - a translation of the Italian edition which was published in 1966. 3. Muchembled, Robert, Satanic Myths and Cultural Reality, in Ankarloo et Henningsen, op. cit., pp. 139-160, pp. 139-40. 5. Hell, Bertrand, Le sang noir ; Chasse et mythe du Sauvage en Europe, Flammarion, 1994, p. 234/5. 6. Mike Salovesh (professeur d'anthropologie à l'université d'illinois du nord) note que le guerriseur et le sorcier sont souvent assimilé l'un à l'autre par leurs voisins (communication personnelle). 7. Muchembled, op. cit., p. 150. 9. Cohen, Stanley, Folk Devils and Moral Panics : The Creation of the Mods and Rockers, Blackwell, 1987. (First edition 1972). 12. Il le reconnaît dans son introduction à l'édition de 1980, mais selon lui, ce qui manque serait une tentative de comprendre les comportements de ces jeunes gens. On ne peut qu'être d'accord avec lui sur ce point, mais toutefois on peut aussi se demander s'il n'aurait pas pu mieux expliciter la construction de l'image que les journalistes et politiciens, et aussi le public, se faisaient des groupes qu'ils avaient largement contribué à mettre en place. 13. Maffesoli, Michel, Le temps des tribus ; Le déclin de l'individualisme dans les sociétés de masse, Méridiens, Kliensieck, 1988, p. 90. .14. Clark McPhail, Stereotypes of Crowds and Collective Behavior : Looking Backward, Looking Forward 15. Voir la discussion dans : P.A.J. Waddington, Both Arms of the Law : Institutionalised Protest and the Policing of Public Order, inThe British Criminology Conferences: Selected Proceedings. Volume 1: Emerging Themes in Criminology. Papers from the British Criminology Conference, Loughborough University, 18-21 July 1995. This volume published September 1998. Editors: Jon Vagg and Tim Newburn. 16. On peut lire les témoignages des policiers eux-mêmes dans Graef, Roger, Talking Blues ; The Police in their own Words, Fontana, 1990, pp. 46 - 84. 17. Voir Graef, op. cit., p. 83. 18. Cohen, op. cit., pp. 31-33. 19. Bertrand Hell, op. cit., p. 24. 21. Ginzburg, Carlo, Ectasies ; Deciphering the Witches' Sabbath, Random House, 1991, p. 153. |
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