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La Lettre

 

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La Lettre

Analyse d'une lettre de réclamation

Timothy Mason 

(Université de Paris 8)

En 1839, un homme de trente-neuf ans, marié au cours de l'année, est en train d'aménager sa nouvelle maison. Il commande des couverts; quand il les reçoit, il constate un certain nombre de défauts de fabrication, et il les renvoie à son fournisseur. Ce dernier lui livre les articles une deuxième fois, mais ils ne sont toujours pas son goût. Il explique sa déception dans une lettre au fournisseur, lettre qui commence ainsi :

Regardons de près le langage employé. Dans cette première phrase, la présence de deux acteurs, ou de deux agents, est signalée; le récepteur - "Dear Sir" - et l'émetteur - "I". Mais le premier des deux, le récepteur, n'est appelé à jouer aucun rôle dans la phrase même, et le deuxième, dénoté par la première personne du singulier, est représenté d'une façon qui rend sa relation à l'action codée dans l'énoncé assez obscure. Au lieu de placer le "I" par rapport au verbe "to give", dans une position qui exprimerait une action directe produite par un agent identifiable, l'énonciateur nous expose l'état d'esprit que suscite en lui un certain état de choses - la syntaxe nous présente une série de coupures synchroniques et non une séquence diachronique.

Car l'état de choses lui-même semble avoir été produit sans agent, et une situation qu'un langage plus direct aurait pu rendre par "I gave orders which you did not obey" - J'ai donné des ordres auxquels vous n'avez pas obéi - prend ici, par un jeu linguistique, des allures de fatalité. Ainsi, la première personne du singulier est écartée et spatialement - entre "I" et "giving" il y a neuf morphèmes - et grammaticalement - la locution "to have been at the trouble of" sert à la fois à valoriser la notion "to give orders", car cela demande un effort quand même, et à permettre l'utilisation du participe présent du "to give", et, par conséquent, d'éviter la forme active de l'action signalée par "giving orders".

Sur le plan psychologique, une telle stratégie semble viser à éviter toute confrontation entre l'énonciateur et son interlocuteur. Ceci peut expliquer la disparition de ce dernier de l'énoncé. Si l'énonciateur continue dans cette voie, le lecteur psychanalysant pourra interpréter la lettre comme étant constamment guidée par la volonté de ne pas offenser l'autre, même en exprimant du mécontentement. Dans cette optique, les mots "have not been attended to" - eux-mêmes sans indication d'agent lexicale - sont immédiatement suivis de "which have been fruitless" et la juxtaposition de ces deux énoncés joue un double rôle - d'abord, un énoncé qui apparaît comme assez critique à l'égard du récepteur est immédiatement adouci par un deuxième qui semble réduire la faute à un processus naturel. L'ambiguïté qui entoure l'identité de celui ou de ceux qui n'ont pas observé les consignes du commanditaire est maintenue.

Et, à un niveau de lecture freudien, l'image du don refusé et qui ne porte pas ses fruits peut signaler un matériel psychique qui nous aiderait à expliquer la nature glissante de l'insertion de l'énonciateur dans son texte. La position passive de celui-ci, l'origine anale du don et ses liens avec le sado-masochisme nous donneront des pistes à suivre. Mais il faut continuer la lecture pour s'assurer que les thèmes relevés jusqu'ici font réellement partie d'un ensemble analysable en sa totalité. La lettre continue :

La première personne du singulier est utilisée de façon analogue à son emploi dans la première phrase - elle ne désigne pas l'agent d'une action mais le témoin d'un sentiment - "feel disappointed" - produit par un état de choses - "the goods must be sent back again", etc. Encore une fois, l'énonciateur a su éviter une formule du type - "I am sending you the goods back again", exactement comme il a évité "I gave orders", mais cette fois, il esquive la difficulté par le moyen d'un verbe modal - "must". Avec "must" nous sommes dans "le domaine du nécessaire"(1). Il faudrait reconstituer les conditions qui déterminent la nécessit devant laquelle on se trouve ici - serait-elle due au "fléchage situationnel large" - c'est à dire, produite par le texte lui-même?

Je propose une hypothèse que l'on pourrait tester par la suite en continuant la lecture. Je supposerai que le "must" dont il est question ici nous renvoie en dehors du texte à un système de règles qui, "allant-de-soi"(2), est posé comme le garant de l'inévitabilité de la conduite et de l'énonciateur, et de son interlocuteur. L'énonciateur cherche à construire un univers dans lequel les comportements humains sont aussi prévisibles que les comportements des corps célestes dans l'univers de Newton. Ainsi, l'agent humain d'une action quelconque cède sa place aux lois "naturelles", et se trouve en position passive, comme le sont les particules de la matière devant les lois de la physique.

Si nous comparons cette hypothèse - appelons la H1 - avec l'hypothèse psychologiste - que nous appellerons H2 - nous voyons qu'elle explique l'élision d'agent, mais d'une autre façon, et qu'en revanche elle n'explique pas, ou elle laisse comme 'naturelles' les images utilisées par l'énonciateur. Mais si H2 dissèque pour nous l'imaginaire d'un seul individu, l'énonciateur, H1, elle, a le mérite de placer le discours à examiner dans un contexte socialement et historiquement spécifique. De plus, elle permet l'introduction du concept de pouvoir - la lettre n'est plus à lire comme un ensemble de signes à travers lesquels nous discernons un non-dit, un réel qui serait la psyché de l'énonciateur. Au contraire, la lettre est à comprendre comme une arme déployée afin d'arriver à un but spécifique en employant tous les moyens mis à la disposition d'un agent social spécifique, appartenant à une classe sociale spécifique et ayant comme interlocuteur un membre d'une autre classe sociale.

Les supports qui soutiennent le langage et le style de la lettre ne sont pas inconscients dans le sens psychanalytique du terme - ils ne sont pas refoulés. Selon H1, si non-dit il y a, c'est parce que les interlocuteurs n'ont pas besoin de le dire - ce qui n'est pas dit n'est pas caché, mais appartient aux présupposés de base - (c'est ainsi que Didier Anzieu traduit l'anglais "basic assumptions"(3)) - ou, et c'est toute la finesse du jeu de l'auteur - les présupposés de l'un - ici celui qui écrit la lettre - sans être clairement exposés, doivent être imposés à l'autre. On ne répète pas les choses évidentes; mieux, si elles sont évidentes, on n'a pas à les justifier non plus (pour une discussion très intéressante de l'emploi de la même tactique par Galilée, voir Paul Feyerabend, Contre la méthode(4). L'auteur de notre lettre essaie de faire, sur une échelle plus modeste, pour les thèses de l'Economie Politique ce que Galilée fit pour le système de Copernic.)

Un autre élément de cette deuxième phrase sur lequel il faudrait se pencher attentivement est l'emploi insolite de "we". Ce n'est pas encore le "you" - l'énonciateur évite toujours d'introduire le récepteur autrement que par la formule consacrée de "Dear Sir", sauf de façon assez ambiguë, car même s'il se peut que "we" se réfère à l'ensemble énonciateur/récepteur, le contexte ne nous permet pas de trancher dans ce sens sans équivoque - même avec la lettre sous les yeux, il est impossible de décider de la valeur de "we". Serait-il l'énonciateur et sa femme? Si tel est le cas, c'est bien la seule occasion où cette dernière fait son apparition dans le texte. Ne faut-il pas penser qu'ici, comme dans l'emploi de "fruitless", l'énonciateur jette un pont vers le récepteur sans pour autant exprimer trop ouvertement un sentiment de solidarité. Ainsi le récepteur peut hésiter entre :

Dans l'optique de H2, les risques psychologiques que court l'énonciateur sont minimisés - et on notera que "the trouble of giving" intervient ici. Pour H1, l'intérêt de cet énoncé réside dans le jeu qui est fait entre intimité et distance - l'ordre naturel des choses est à la fois un garant de solidarité, de fraternité, si l'on veut, et d'un système hiérarchique qui a pour effet de préserver une distance entre les acteurs de notre drame. L'ambiguïté, selon la lecture proposée par H1 n'est pas simplement une question de psychologie individuelle, mais est à comprendre comme résultant d'un jeu de pouvoir inscrit dans des normes auxquelles se réfère le premier "must" de la phrase. La familiarité hautaine avec laquelle l'énonciateur essaie de s'adresser au récepteur est une fonction sociale et non pas psychologique - ou du moins pas uniquement.

La phrase continue avec une deuxième utilisation du "must". Cette fois-ci les conditions qui déterminent le domaine du nécessaire nous semblent plus claires - il "va-de-soi" que le renvoi de la marchandise, le travail à effectuer dessus, et la livraison des articles finis prendra du temps. C'est à dire que les conditions du deuxième "must" vont de soi pour nous aussi, lecteurs du XXème siècle et que, donc, son emploi ici peut sembler assez banal. Mais il sert à renforcer le premier, à instaurer une espèce de litanie, de martellement où les agissements de l'auteur semblent appartenir au domaine du nécessaire, et non pas de la liberté. Toute opposition serait insensée, serait "hubris".

La phrase s'achève assez bizarrement avec le mot "risks"; il nous est impossible de concevoir, dans le contexte, le référent de ce mot. S'il s'agit des délais, c'est une redondance. Il se réfère peut-être à la perte d'argent dont il sera question plus loin - et qui est la clef de tout le texte. Ou il n'est autre chose qu'un lapsus à l'état pur. Notons que, dans le mouvement du texte, ce mot est éloigné, placé en fin de phrase, et repoussé deux fois par les mots "delayed" et "delay". Rappelons aussi l'importance du risque dans l'image de soi des bourgeois; leur valeur sociale y était fondée, et tous leurs efforts étaient destinés à le réduire au minimum. L'héroïsme du capitaliste provenait du fait qu'il s'exposait à ce risque et le maîtrisait - d'un va et vient entre l'aventure et le calcul. Ce risque, même repoussé, comme il l'est ici, doit faire son apparition.

La lettre continue :

Ici commencent les difficultés pour H1. J'avais posé que le premier "must" serait le déterminé d'un fléchage situationnel large, mais le "But" avec lequel cette phrase commence nous renvoie justement aux énoncés "I feel disappointed" et "the goods must be sent back", et pourrait être arrangé de la façon suivante :

Le premier "must" serait, donc, conditionné par un fléchage contextuel et H1 est à rejeter.

Mais avant d'abandonner notre hypothèse je voudrais examiner le contexte qui va expliquer les conditions du domaine du nécessaire. L'énonciateur continue à s'effacer sauf comme sujet d'états d'esprit produits en lui par des événements auxquels il assiste en spectateur impuissant. L'enchaînement de mots dénotant des sentiments - "sorry", "disappointed", "annoyance", - va en s'intensifiant, et ce processus va de pair avec la progression dans la généralité de ses propos - ainsi, si dans la première phrase, il se trouve devant un seul exemple de travail mal fait, quand on atteint la troisième phrase, il est entouré de choses qui sont autres que ce qu'elles devraient être - "not as they ought to be" - et il a pu témoigner de l'inattention des ouvriers de tous les statuts - "workmen of all classes".

Ainsi les éléments dans le texte qui légitimisent l'emploi du premier "must" sont au moins doubles - d'une part, ses émotions ont été tellement troublées que le récepteur doit se plier à ses désirs par sympathie humaine, et de l'autre, la montée vers une généralité de plus en plus large montre que le mal n'est pas une question personnelle, mais une question de principe - si je laisse passer ça, c'est tout le monde qui va en souffrir. Ce mouvement du détail vers le général, de la petite égratignure vers l'apocalypse a aussi quelque chose d'hallucinatoire. La projection sur le monde d'un désir destructif n'est pas à ignorer, et nous rappelle H2.

En même temps, un troisième enchaïnement s'opère avec les verbes modaux. Les deux "must" de la deuxième phrase sont suivis de deux "ought" qui, dans le contexte, ont la même valeur que "was directed". Les trois enchaînements ont pour fonction d'échafauder la nature incontestable de l'univers "économie-politique" de H1, car, si cet univers 'va de soi' pour l'énonciateur, il ne peut être certain qu'il en va de même pour son interlocuteur. Pour ce faire, l'énonciateur pose d'abord le premier "must", qui, dans un premier temps, semble être sans fléchage contextuel. Dans un deuxième temps, il offre un contexte dans lequel il semble expliquer les déterminants du nécessaire. Puis, ayant fait passer un "must" de cette façon, il court le long de la chaîne de modaux jusqu'au moment où il peut placer l'argument clef. Le voici :

Nous sommes en présence d'une vérité primaire. On notera que l'énonciateur est prêt à sacrifier ses propres intérêts immédiats pour sauvegarder le principe ("inconvenience to oneself"). Mais là il faudrait poser la question de savoir si le "self" de l'énoncé peut être identifié, car l'énonciateur joue sur l'ambiguïté encore - et on peut imaginer que le "inconvenience" de l'un sera plus dur à supporter que celui de l'autre!

Les connotations des derniers mots sont d'un intérêt particulier - on trouvera des énoncés très similaires chez Malthus, chez Bentham, ou dans The Poor Law Report of 1834. Ainsi, si à première vue, l'énoncé semble en faveur de ceux qui soutiendraient H2 - le refus de donner inutilement - le fait qu'une telle image soit aussi répandue à l'époque la sort du domaine de la psychologie personnelle pour la placer dans le domaine sociologique. L'énoncé est tiré de l'économie politique, où nous le trouvons chez Adam Smith comme "a bounty on export". Ensuite, il attire des connotations négatives chez Malthus sous la forme d'un "bounty on population" - le référent étant les paiements que faisaient les paroisses aux chômeurs, quand ces paiements sont assez élevés pour que les bénéficiaires puissent vivre aussi bien, sinon mieux, que lorsqu'ils travaillent. Il est repris par The Poor Law Report dans les termes suivants :

L'enchaînement des modaux nous mène, donc, à ce "must" dont les conditions reposent sur les discours des économistes et des réformateurs du début du XIXème siècle. L'énonciateur se place sans équivoque dans l'univers déterminé de ces discours - il n'a pas le choix, même dans ses opinions - "I quite see and must hold". Mais ceci lui pose certains problèmes, car justement, son interlocuteur ne voit pas les mêmes choses, ne tient pas nécessairement les mêmes opinions. La lettre reprend :

Ici pour la première fois, le "you" est employ. Au coeur même de la lettre, l'autre fait enfin son apparition explicite, juste au moment où l'énonciateur va lui annoncer le message qui est l'enjeu réel de la lettre. Tout le travail entrepris par l'auteur est de l'encoder de telle sorte que sa légitimité ne puisse pas être niée. Le message étant, en gros, ce n'est pas moi qui vais payer la facture. Pour faire avaler la pilule, l'auteur emploie d'abord la tactique sentimentale - et cette fois ci, il exprime ouvertement la solidarité qu'il ne laissait échapper qu'au compte-gouttes auparavant - donc on a raison de croire que les deux dernières phrases marquent un tournant dans le texte. L'enchaînement des sentiments atteint donc son apogée, alors que les généralisations, ayant connu leur sommet dans la dernière phrase peuvent maintenant veiller sur les déductions que le récepteur devait en tirer, pour appliquer les grands principes à son propre cas.

La solidarité entre les deux agents étant établie, et la notion de paiement ayant été introduite, nous arrivons donc au but. Mais au seuil de celui-ci on trouve comme une interruption de tout le texte - car au récepteur est offert un choix. Ainsi il semble échapper, lui, au domaine du nécessaire. Mais quand nous aurons compris le sens de l'énoncé "proper penalty", nous verrons que ce choix n'est qu'illusion. Revenons au Poor Law Report :

On voit bien ce que veut dire l'énonciateur de notre lettre - "the penalty" doit être payé par quelqu'un - c'est une loi de la nature, une loi de l'économie politique. Mais ces lois ont d'étranges conditions, car il est possible d'agir à leur encontre - on peut payer pour le travail mal fait, on peut donner de l'argent aux pauvres si l'on veut. Mais cette liberté n'est qu'illusoire, car la main cachée de l'économie saura punir ceux qui, ne connaissant pas les lois "naturelles", ou se croyant autorisés à passer outre à ces lois, se comportent autrement que selon les règles découvertes par les économistes. Et l'auteur de notre lettre ne se compte pas parmi ceux qui n'écoutent pas la voix de la sagesse - surtout quand c'est dans l'intérêt de tous et ainsi nécessairement dans son intérêt personnel.

Mais il faut aussi attirer l'attention des lecteurs vers un autre aspect de cette phrase, un aspect qui nous renvoie à H2. Au moment mme où l'auteur peut se féliciter d'avoir mené à bien son oeuvre, nous pouvons remarquer un tour de langage qui, pour le sentimentaliste, indiquerait une poussée de mauvaise conscience. Examinons maintenant cette partie de la phrase :

Nous avons déjà souligné le soin que prend l'énonciateur en ce qui concerne l'emploi de la première personne du singulier. Tout est écrit comme s'il fallait à tout prix éviter la présentation du sujet comme source d'activité. Dans l'énoncé qui nous concerne ici nous pouvons reconnaître le même usage, qui est marqué d'abord par l'emploi de la voix passive pour exprimer le refus d'encaisser les dépenses occasionnées par l'état insatisfaisant des articles dont traite la lettre, et puis, en deuxième lieu, par la substitution du "one" pour "I". C'est sur ce dernier trait que je voudrais m'arrêter quelques instants.

Le passage du "me" au "one" peut être lu comme signalant simplement l'application d'une règle générale à un cas particulier. Mais le "I" que l'auteur répugne à placer comme sujet de "cannot allow" réapparaît comme objet du verbe, avec le jeu de mots "I", "eye". Coïncidence? Peut-être - néanmoins, le vocabulaire employé nous rappelle directement la citation biblique - "If thine eye offend thee, pluck it out". Cette amputation, auto-infligée, et qui apparaît au coeur même de la lettre, sous-tend le discours de son auteur pendant tout le texte - c'est le "je" qui risque d'offenser, et qui est donc, en grande mesure, occulté ou rendu impuissant, passif, et en conséquence, hors de nuire.

Mais cette sollicitude a quand même quelque chose de menaçant - une citation biblique peut bien en cacher une autre, et il nous est permis d'entendre s'énoncer la loi du talion - "an eye for an eye, a tooth for a tooth". La lettre est, somme toute, une leçon sur l'échange, et ceci à un niveau plus fondamental que le seul message social - "Je ne payerai pas" - ne le laisse entendre. La perte dont il s'agit n'est pas seulement celle ouvertement évoquée, mais aussi, et avant tout, cette perte originelle qu'est la castration. Celui qui a perdu son oeil - ou qui, de peur qu'on le lui arrache, s'est volontairement aveuglé - parle de la vengeance qui sera la sienne.

Le reste de la lettre ne présente guère d'intérêt immédiat - sa fonction était peut-être tout simplement de remplir autant de papier après la livraison du message qu'il a fallu remplir pour préparer le terrain et ainsi amortir la chute :

Bien sûr, l'énonciateur donne plus de détails sur les défauts, mais l'incohérence de ces trois phrases (même si l'auteur est notoire pour ses maladresses stylistiques) me laisse l'impression que tout a déjà été dit - ou presque tout, car il reste une phrase :

La signature ne peut que renforcer notre hypothèse psychologique, car l'Edwin Chadwick qui écrit ces lignes est celui-même qui a écrit les lignes que j'ai cité du Poor Law Report.

Je laisse ici la lecture de cette lettre - non parce que j'en ai tout dit, mais parce que je pense avoir dégagé certains thèmes qui vont m'occuper dans les pages qui suivront. Il y a les questions que nous pose l'hypothèse sociologique - comment les gens comme Chadwick ont-ils fait pour que de nouvelles bases de la pensée courante soient mises en place, et pourquoi ont-ils entrepris cette oeuvre? Les historiens comme Philippe Ariès ou Alain Corbin, et avec eux Michel Foucault, nous disent que vers la fin du XVIIIème siècle et le début du XIXème siècle, les esprits, les idées, les formes de vie en Europe Occidentale changent radicalement.

"L'allant-de-soi" devient plus problématique, comme toujours en période de grand changement, et ce sont des gens comme Chadwick qui instaurent les règles qui doivent dorénavant servir de bases à la construction du monde quotidien. Il faut placer la lettre que nous venons de lire dans ce contexte pour comprendre pourquoi il fallait ériger tout un échafaudage pour poser une simple question - toute une révolution dans les pratiques journalières, tout un jeu de pouvoir se font ressentir à travers ces quelques lignes. Alors il faut essayer d'identifier clairement les enjeux et les relations sociales qui donnent leur sens aux paroles de Chadwick.

Mais il faut aussi suivre la piste ouverte par l'hypothèse psychologique. La souffrance dont nous avons relevé les traces, est-elle celle d'un seul homme? De toute l'humanité? ... ou ne serait-elle qu'une configuration de l'imaginaire spécifique à un groupe de gens, historiquement et sociologiquement spécifique. Cet oeil, ce "je", que l'on arrache et que l'on cache, menaçant et menacé, je compte le traquer à travers des écrits divers, mais en particulier ceux de Charles Dickens, et les rapports d'investigations sociales sur lesquels Edwin Chadwick signe son nom, et aussi à travers l'oeuvre de l'un des grands peintres de l'époque, un autre Edwin, chantre non pas des taudis de Londres ou de Glasgow, comme Chadwick, ni des rues des grandes villes comme Dickens, mais des animaux domestiques de l'aristocratie Britannique - Edwin Landseer.

(Si vous voulez commenter cet article, veuillez écrire à tmason@timothyjpmason.com)
 

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Notes :

1. Selon les théories de A. Culioli. La lecture de cette lettre doit beaucoup aux discussions avec Jean-Paul Régis et Rodney Coward, linguistes, de lUER d'Anglais de l'Université François Rabelais de Tours.

2. J'emploie le terme "allant-de-soi" comme équivalant du "taken-for-granted" comme ce concept est utilisé par les disciples anglo-saxons d'Alfred Schutz - voir, par exemple, Berger, P.L., et Luckman, T, The Social Construction of Reality, Penguin, London, 1975; Turner, R., ed., Ethnomethodology, Selected Readings, Penguin, London, 1974, et, surtout, Garfinkel, H., Studies in Ethnomethodology, Prentice Hall, New York, 1967.

3. . Dans Anzieu, D., Le groupe et l'inconscient; l'imaginaire groupal, Dunod, Paris, 1984, 234 pages, p. 32. Selon Anzieu, suivant Bion, les présupposés de base sont des états affectifs qui remontent à la première enfance, mais les sociologues utilisent ce terme pour indiquer les savoirs non-explicités que partagent des acteurs sociaux dans une situation sociale donnée.

4. Feyerabend, P. Against method; outline of an anarchist theory of knowledge, Verso, London, 1978. Voir esp. pp. 81-92. La lecture de Feyerabend et de Kuhn permet une approche impie de la science, de la situer comme activité humaine, donc sociale, réglée par les mêmes contraintes, les mêmes désirs, les mêmes processus de construction que les autres institutions sociales. Ce qui met en question l'idée que la littérature vient après, n'est que reflet du réel découvert par le travail scientifique. Du point de vue sociologique, Bleak House, L'interprétation des rêves et On the electrodynamics of moving bodies peuvent s'inclure dans un seul champ d'analyse.

5. Checkland, S.G. & E.O.A., eds., The Poor Law Report of 1834, Pelican, London, 1974, p. 121.

6. ibid., p. 135.

7. La lettre est citée dans Finer, op. cit., p. 5. Finer commente - "There are no unexpected quirks or private emotions to be found in this private life to cast light upon his public career. On the contrary, his character was so fully brought into play in that public career that it overflowed into his domesticity which made too many minor demands on compassion and humour ever to engage his attention. A life of Chadwick is nothing if not a record of his official activities". Soit. Mais ne faut-il pas essayer de traquer les traces du désir à travers même une vie publique?

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