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LE FANTASME PANOPTIQE IIILES SPECTACLES CIRCULAIRESQue révèle-t-il, donc, ce premier rayon de lumière? Eh bien, il se trouve qu'il nous illumine un cousin proche de notre vieil ami, l'oeil de verre :
Au centre de la machine qu'a construit le texte, notre regard se pose sur les lunettes circulaires de Mr. Pickwick. Et on peut se rendre compte que le jeu de mots auquel l'anglais "circular spectacles" se prête n'a rien de gratuit, car les lunettes sont tournées vers le visage du secrétaire - c'est à dire que l'auteur de l'Ur-texte - le compte-rendu - regarde le visage de celui qui est le centre d'intérêt et de l'Ur-texte, et du texte secondaire, et, bien sûr, du texte qui nous engage, dénommé The Pickwick Papers, alors que le personnage central, à son tour, soumet l'auteur de l'Ur-texte à son inspection intense. Nous sommes protégés de ce regard par le système de relais que j'ai appelé les sphères de cristal, et par le parti-pris de l'observateur désinvolte, dont le jugement semble, pour le moment, être celui que le genre littéraire auquel nous croyons avoir affaire légitimiserait. Pour le lecteur qui n'a pas la connaissance de l'auteur que nous avons aujourd'hui - et même si Sketches by Boz est déjà sorti quand Pickwick paraît, ses lecteurs ne pouvaient pas avoir acquis l'intimité avec Dickens qu'une grande partie du public lettré va acquérir par la suite - rien dans ce qui suit ces lignes ne suggère que l'auteur va rompre avec la tradition dans laquelle il se place. Mais le lecteur moderne peut, même dans ce premier chapitre, détecter certains signes qui annoncent la transmutation de Pickwick en quelque chose de plus qu'un bouffon et un objet de dérision. Il nous est impossible de savoir si l'idée de transformer Pickwick en héros noble faisait partie des intentions de Dickens, même s'il semble probable que, depuis le début, l'auteur savait qu'il ne se laisserait pas lier par les conventions du genre. Ce que je voudrais souligner ici, c'est qu'il semble exister une pression interne au fantasme régnant lui-même qui empêche celui qui se trouve à son, centre de n'être qu'un pantin ridicule :
Alors que le "cerveau gigantesque" n'est que raillerie, les yeux, "rayonnants" et "scintillants" derrière les lunettes touchent des accords sur lesquels Dickens va jouer souvent dans ses oeuvres ultérieures. Ce sont les marques de fabrique de tous les "jolly old gentlemen", les vieux bonshommes joyeux, depuis Mr Pickwick lui-même jusqu'au Mr. Boffin du dernier roman complété - Our Mutual Friend. La régularité avec laquelle ce personnage réapparaIt dans les oeuvres devrait nous mettre en garde lors de cette première manifestation. Il a souvent été remarqué que Pickwick est à la fois un vieillard et un enfant. Ainsi, W. H. Auden écrit :
Tandis qu'Aldous Huxley, peu charitable, dit :
Et Steven Marcus, parlant de la scène où Pickwick s'endort dans une brouette après avoir ingurgité une grande quantité de "cold punch", écrit :
Laissons de côté la question de savoir si ce jugement du personnage de Pickwick est juste. Je voudrais surtout insister sur le fait qu'autour du signifiant "Pickwick" se trouve toute une constellation d'éléments textuels dont les connotations évoquent une conception particulière de l'enfance. Ces éléments accompagnent déjà la première apparition du héros - nous avons eu l'occasion de souligner les échos du monde enfantin éveillés par le mot "tittlebats" et par les étangs de Hampstead - ce n'est pas seulement le Pickwick tardif qui se comporte en "vieux Peter Pan révoltant" comme le prétend Huxley. Les lunettes qui renvoient froidement notre regard sont à la fois une menace - elles cachent un mystère - et une protection - elles nous épargnent des yeux "rayonnants", source de lumière, et ainsi d'aveuglement. Mais si le philosophe, Bentham, peut s'arrêter à ce jeu de miroir, Dickens, le romancier, à besoin de passer de l'autre côté de l'oeil de verre. La vision froide et calculée des utilitaires ne suffit pas à rendre acceptable les nouvelles méthodes de contrôle à une époque où le sentiment et la passion étaient toujours des valeurs positives. Les garanties de bienveillance du surveillant qu'offrait Bentham ne semblaient pas suffisamment fondées - elles ne prenaient en compte ni les variations de personnalité no les pressions de l'intérêt personnel. Bentham lui-même était, bien-sûr, conscient de ces problèmes, mais la solution qu'il proposait, si elle était géniale, ne convainquait guère ses contemporains, qui y voyaient simplement l'intérêt personnel du philosophe lui-même - c'était Bentham, l'araignée au centre de la toile. Alors, quand les Romantiques, et avec eux Dickens, s'opposèrent au "Calculus de Bonheur" des Utilitaristes, il ne faut pas toujours y voir un souci de libération, un refus du contrôle. Si l'on voit percer parfois chez Byron ou chez Shelley une vision d'un monde dans lequel l'autodétermination serait de règle pour toute l'humanité, en général l'éthos romantique posait une demande d'autonomie qui se restreignait aux grands esprits. La réglementation du social avancée par les Benthamites leur était répugnante parce qu'elle se basait sur une psychologie égalitaire (ce qui ne veut pas du tout dire que ses conséquences sociales étaient égalitaires). La personnalité de celui qui hante le centre du Panoptique n'a aucune importance pour la vision-du-monde d'un Bentham. Pour Dickens, par contre, la machine elle-même ne peut pas suffire. Nous avons, donc, à pénétrer l'espace clos et à examiner son contenu - il ne peut pas s'arrêter à la surface des lunettes vertes de Pickwick. La question se pose de savoir jusqu'à quel point l'infantilisme du vieillard est un mécanisme protecteur - ce "beaming", ce rayonnement, n'est il pas paternel et dangereux, ne risque-t-il pas de faire trop de clarté sur les désirs coupables du sujet? Il est tentant de lire un père châtré dans le texte - au moment où Pickwick est habité par la gloire du Père, le sujet le rejette dans l'enfance; le rayonnement devient scintillement, puis est éteint par les eaux des étangs de Hampstead où il rejoint les "tittlebats". La tentation est d'autant plus forte du fait que nous ne rencontrons jamais dans les oeuvres de Dickens un Père entier. Le panoptique serait un fantasme dédié au Père absent, au Père chassé. La présence de l'enfant dans le texte fonctionnerait comme garantie de l'impotence du Père - comme le rédacteur, le secrétaire et l'observateur désinvolte, l'enfant s'interpose entre nous et le mâle adulte qui constitue l'absence organisatrice autour de laquelle tourne le fantasme. Poursuivons cette hypothèse en continuant notre lecture du texte :
Ce mouvement soudain nous signale la transition d'un tableau vers un autre. Les lunettes ("spectacles") qui, à la fois cachent (iconographiquement) et magnifient (textuellement) les yeux rayonnants deviennent le spectacle d'une silhouette montée sur une chaise "Windsor". Qui est-ce qui s'élève ainsi au dessus de la foulée? Eh bien, l'une des réponses du texte est que c'est le père fondateur du club3.
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