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LE FANTASME PANOPTIQE I
L'OEIL DE VERREIl y a un conte qui, avec quelques variations, revient souvent dans la littérature de l'époque colonialiste, et qui, encore vers 1950, a pu être publié dans des revues comme BOYS' OWN PAPER, qui visaient comme marché les enfants mâles des officiers militaires et des fonctionnaires des services coloniaux. L'histoire se raconte ainsi : * Un homme blanc arrive dans l'arrière-pays sauvage de l'une des colonies de la Majesté, et là, de par la force de sa personnalité et de par la puissance de la technologie avancée dont il est seul maître en ces lieux, impose La Loi1 aux autochtones. Puis, un jour, il doit s'absenter pour quelques temps. Mais comment peut-il s'assurer que l'ordre continuera à régner en son absence? La réponse est fournie par un mélange heureux de la science occidentale et du flegme britannique. Il s'avère que notre héros, dans le courant de sa vie mouvementée, a perdu un oeil. Rassemblant la tribu autour de lui, il sort le simulacre de verre que la technologie moderne a substitué à son organe disparu, et le pose en un point élevé du village.
Cette précaution prise, l'homme blanc quitte le village confiant que l'oeil du pouvoir maintiendra ses sujets dans les bornes de la loi jusqu'à son retour. L'image centrale de notre histoire est celle de la tribu rassemblée autour de l'oeil, émerveillée, consternée. L'homme blanc s'éloigne déjà - sa présence physique n'est plus nécessaire. Pourtant, son essence est toujours là - toujours le point focal vers lequel se tourne une multitude de visages, des visages bruns et sauvages, qui fixent, étonnés, admiratifs, la représentation magique du héros. Leur simplicité, leur manque de grâce, leur ignorance, leurs superstitions sont des éléments qui appartiennent aux connotations communément partagées par tous les groupes sociaux qui constituent le producteur du texte - l'écrivain, les lecteurs et tous ceux qui leur servent d'intermédiaires - et qui permettent au fantasme d'être exprimé d'une façon aussi claire et dépouillée. Ici les dispositifs rocambolesques du Panoptique, l'architecture Piranesque, n'ont pas de raison d'être, car les sauvages sont des dupes faciles; ils croient innocemment en l'efficacité perceptive du globe de verre. Ils l'entourent - un seul oeil recueille le regard d'une centaine. Et son propriétaire, loin de là, peut surveiller et contrôler, enregistrer et analyser les vies cachées de ceux qu'il a abandonné, de ceux devant lesquels il a pris la fuite - I leave my I behind. Mais non! Je le nie! L'oeil n'est que du verre - du minéral sans nerfs. Mon oeil m'offensant, je l'ai arraché - et ainsi, il n'y a plus d'offense. Je suis déjà puni et c'est de cette punition que je tire ma force; privé de ses pouvoirs naturels, le simulacre-même de mon moi déchu le remplace, magiquement transformé en omnipuissance. L'oeil, qui, en anglais, est clairement identifiable par homophonie comme signifiant le sujet, est ici rendu imprenable et exposable - le fond du fantasme nous révèle que celui qui croit réellement en les pouvoirs de l'oeil de verre n'est pas le sauvage ignorant et superstitieux que nous avons sorti de son obscurité, mais, dans son désir profond, le producteur. Le sujet offre sa mutilation comme gage de bonne conduite et en retour s'octroie ce plaisir dangereux qu'est l'exposition de soi-même. Avec sa façon simple de jouer avec les thèmes de la présence et de l'absence, du pouvoir et de l'impotence, d'être vu et de ne pas l'être, ce conte cristallise et essaie d'exorciser une structure d'angoisses qui percent très souvent dans la littérature de l'époque. L'oeil a déjà pris cet ascendant sur les autres sens, ce qui est une des caractéristiques les plus frappantes de la sensibilité moderne, et, bien sûr, l'une des bases des disciplines que nous appelons scientifiques. Ce scopocentrisme est à comprendre, du moins en partie, comme étant dû à la capacité que possède l'oeil de recevoir l'information à distance de sa source; il permet l'interposition d'un espace entre l'observateur et l'observé, un espace que l'on peut augmenter ou réduire selon la volonté de l'observateur. Cette capacité de manipuler l'espace est la fondation sur laquelle le concept de l'objectivité est érigé - si les sciences sociales sont des "pseudo-sciences", c'est parce que nous ne pouvons guère compter sur l'observateur pour bien contrôler la distance qui le sépare de son objet : à chaque moment, il pourrait tomber dans les bras de l'autre, ou le frapper de sa main. Quand l'oeil plonge son regard dans celui de l'autre, il est trop tentant de passer du regard au toucher - l'oeil se dissout et fragmente, ses perceptions se défocalisent. Je perds le contrôle. Même le plus purifié des sens est accompagné de dangers quand il est appliqué au champ des relations humaines. Pourtant il est possible d'argumenter que l'oeil du pratiquant des sciences sociales est, en réalité, plus proche de la figure qui forme le centre du concept d'objectivité que ne l'est celui de l'astronome avec son téléscope. Il se pourrait que le modèle sur lequel est fondé le concept est à découvrir dans la série de règles qui gouverne les relations entre les parents et les enfants - ces règles qui se sont forgées dans le retour de l'enfant au foyer, et dans la construction de la famille moderne autour de lui. L'angoisse et le désir qui peuvent être calibrés en termes de distance entre l'oeil de la mère et celui de son enfant sont formellement reproduits à chaque fois qu'un savant applique le sien à son instrument de verre. Ainsi, notre argument serait que la psychologie du savant et la motivation personnelle de sa recherche sont les produits du couple mère/enfant, constitué par le processus historique que nous allons entrevoir dans la section suivante, et que ses procédures sont analogues à celles que recommandent à la mère tous les spécialistes des soins des enfants. L'expérience première de l'objectivité serait celle d'un mode d'affectivité, fondé sur la peur qu'inspire l'enfant - c'est à dire sur le désir qu'il meure. L'espace entre l'oeil de la mère et l'oeil de l'enfant est neutralisé dans le fantasme du savant par la substitution de la matière étudiée à la place de l'autre observateur. A la limite, la matière elle-même disparaît, laissant seul le savant, qui s'éloigne dans les calculs des relations spatiales entre des phénomènes dont l'existence n'est garantie que par l'élégance des mathématiques plutôt que par l'observation. Dans notre conte colonial, cependant, le processus vers la maîtrise solitaire du néant n'est pas aussi avancé; l'autre est représenté par une tribu de sauvages noirs, tandis que le lieu est transporté non pas de la chambre d'enfant au laboratoire, mais au pays lointain où ne viennent jamais les mères2. Les deux solutions évitent l'anxiété en prêtant de l'omnipotence au sujet - celle du savant de par sa maîtrise de ses objets d'expérimentation, et celle du conteur par la vision qu'il offre à ses jeunes lecteurs d'un cercle de visages basanés, subjugués et admiratifs, souvent présentés comme des " grands enfants ". Mais les problèmes que les deux stratagèmes sont destinés à régler, pourrait-on dire, sont à chercher dans le même scénario central, la même chambre d'enfant, aseptisée - calme, froide, aux fenêtres ouvertes - au centre de laquelle un berceau légèrement couvert fournit le point de mire des regards maternants. Les variations minuscules qui déterminent si le chemin mène de ce lieu d'origine au laboratoire ou au bureau de l'écrivain n'ont guère d'importance à ce niveau d'analyse; ce ne sont que des improvisations mineures sur un thème unique. Le savant et l'écrivain sont des frères jumeaux, nés d'un mariage entre le médecin de famille et la mère dévouée. C'est ainsi que l'argument pourrait se présenter. Mais aurait-on là autre chose qu'un nouveau réductionisme, une tentative supplémentaire de comprendre la multiplicité des institutions sociales dans les termes d'une seule d'entre elles - un fil de plus dans la corde freudienne - cette corde qui lie chacun de nous si étroitement à l'enfant dans son berceau? Car des trois lieux dont il est question ici, est-il si évident que l'un est prioritaire vis-à-vis des autres? Ne seraient-ils pas plutôt des manifestations différentes, certes, mais nullement hiérarchisables d'un même jeu de relations fantasmatiques se dessinant autour des questions d'échange de regards? Décider à priori que l'enfance et tout ce qui l'entoure viennent avant les autres, c'est accepter d'office ce qu'il s'agit justement de démontrer. L'objectivité scientifique, le rêve de surveillance des hommes et l'encadrement de l'enfant font partie d'un même ensemble, certes, mais il vaut mieux, pour l'instant se les représenter en relation plutôt horizontale que verticale. Le cercle de visages parfois cède la place à une seule tête. Celui que nous dominons dans un lieu devient celui qui nous domine dans un autre, ou, plus tard, dans le même. Parfois nous nous trouvons nous-mêmes à l'extérieur - nous côtoyons la foule de sauvages, nous nous fonçons dedans et baissons nos têtes devant l'idole de verre. Et parfois, nous passons à travers le verre, et nous nous trouvons à l'intérieur de la boule, protégés, agrandis comme sous une loupe gigantesque, cible heureuse de tous les regards. Quant aux regards que nous fuyons, que nous courtisons, ils sont parfois ceux du Père, parfois ceux de la Mère, parfois ceux du Pouvoir et parfois ceux des impuissants. Mais de dire ainsi " nous " implique que le sujet peut être identifié à l'un des éléments du fantasme, alors qu'il serait plus prudent de dire qu'il se manifeste et se réalise dans sa totalité. Nous ne sommes pas l'homme blanc, porteur de la loi, mais l'homme blanc parmi les sauvages, l'homme blanc et les sauvages, l'homme blanc et le village, et la foule, et l'oeil de verre. Tout ça à la fois, et pas en série. Si on osait encore employer le mot, on parlerait de structure, mais tout en précisant qu'il ne s'agit pas d'une rigidité, d'un immuable, mais d'une structure à géométrie variable. C'est cette structure que j'appelle le fantasme panoptique. D'abord parce que l'invention étrange de Bentham semble nous fournir d'une façon géniale le modèle même du fantasme, en faisant le jour sur les fonctionnements psychiques si clairement que l'analyse peut sembler superflue - tout est déjà là. Mais aussi parce que le mot que Bentham met en usage pour désigner son palais de l'observation affiche sans détours le projet du désir dont il est le témoin - il s'agit de tout soumettre au regard et de faire du regard le tout. Chez Bentham il y a ce souci d'éviter toute expression ouverte d'antagonisme que nous avons déjà remarqué chez Chadwick; comme nous venons de le constater, le pouvoir le plus remarquable de l'oeil, c'est sa capacité de contrôler à distance et Bentham y a recours précisément parce qu'il permet de discipliner l'autre sans s'en approcher. Mieux, le Panoptique est construit autour d'une idée maîtresse; l'autre doit sentir le poids du regard sans jamais voir l'observateur. Comme l'homme blanc de notre conte, le gardien du Panoptique peut disparaître, laissant derrière lui un cercle de sauvages soumis - des prisonniers, des pauvres, des malades selon les contenus avec lesquels on remplit cette structure vide - et un oeil machine. Ceci peut nous rappeler le jeu du petit garçon devant le miroir - il offre l'illusion rassurante que le manque peut être contrôlé, que maman n'est pas réellement partie pour de bon, et que c'est moi qui détermine les absences. Mais il ne s'agit pas que de ça. Car ce n'est pas seulement l'absence qui menace - c'est le regard qui pèse et qui fait peur. Parmi les grands tableaux Freudiens, nous devons plutôt regarder vers la scène primitive. Et nous pouvons nous poser la question de savoir si c'est le fantasme panoptique qui n'est qu'une manifestation de cette scène, ou si, au contraire, ce n'est pas cette dernière qui ne serait qu'un cas particulier du fantasme panoptique. Dans un premier temps, c'est Charles Dickens qui va nous aider dans notre tâche.
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