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PE 2 - Conférence 3

Timothy Mason

Cours donné dans le cadre de la formation des PE2 à l'IUFM de Versailles entre 1994 - 2001


L'acquisition dans les circonstances extrèmes
La période critique

A Intro

La semaine dernière nous avons survolé les arguments autour de la question de l'apprentissage dune langue maternelle par l'enfant. J'ai proposé trois théories
 

  1. Chomsky - le LAD - la langue est innée
  2. Bruner - LAD & LASS - il y a un module linguistique inné mais pour apprendre une langue l'enfant a besoin aussi de son entourage.
  3. Macnamara - ce qui est inné est la capacité de lire les situations sociales - c'est cela qui permet à l'enfant de comprendre, et ensuite apprendre à utiliser le langage.

Ensuite, nous avons examiné deux types d'observations, afin de tester les théories.

  • a) la neurologie

  •  
    • des fonctions langagières semblent bien être localisées dans le cerveau, ce qui conforterait les thèses de Chomsky.

    • Mais - ces fonctions sont distribuées assez largement dans le cerveau, et dans un emploi normal du langage tout le cerveau est concerné
      C'est important de reconnaître que bien que nous connaissons beaucoup de choses sur le cerveau nous ne connaissons pas tout. Le cerveau est un organe extrêmement complexe
     
  • b) le développement normal d'une L1 chez le petit enfant
  • Nous avons vu que Chomsky a certainement tort quand il dit que l'enfant n'entend qu'un langage fracturé et non-grammatical.

Quand on observe de près les interactions entre parents et enfants on constate que ces derniers utilisent un langage spécial, et prennent la peine dénoncer des phrases complètes et correctes.

Néanmoins, la rapidité avec laquelle les enfants absorbent leur langue maternelle suggère qu'il existe effectivement un mécanisme sous-jacent qui les prédispose à cette tâche.

Il faut noter aussi que dans certaines cultures on ne s'adresse pas aux enfants directement, mais que néanmoins, ces enfants apprennent leur langue maternelle.
 

  • Steven Pinker suggère que le comportement névrotique des mères occidentales soit à mettre en parallèle avec les comportements des mères dans certaines sociétés africaines, où les mères croient nécessaire d'apprendre à leurs enfants à s'asseoir

B : L'apprentissage d'une langue sous des conditions extrêmes

Les enfants sauvages

  • De temps à autre apparaissent parmi nous des êtres qui mettent en questions notre conception de ce que c'est que l'humanité. On les appelle souvent des 'enfants sauvages, ou des enfants loups.
  • Ils sont souvent des figures tragiques, qui nous offrent un aperçu de ce qu'ils auraient pu être - d'une intelligence pleinement humaine qui néanmoins ne leur permet pas de vivre une vie sociale pleine. Ceci est particulièrement vrai sils sont découverts quand ils ont déjà passé l'âge de la puberté.
  • Ce fait indique qu'il existe peut-être un 'âge critique', un âge au-delà duquel tout enfant qui n'a pas encore appris un langage ne pourrait jamais pleinement l'acquérir.

  •  
    • Par exemple Victor, 'enfant sauvage d'Aveyron', retrouvé quand il avait autour d'onze ans, n'apprit jamais à parler, même sil comprenait. et arrivait a lire un peu.

    • Kamala, de Midnapore, retrouvée à l'âge de 8 ans, pouvait parler un peu, et arrivait a communiquer avec des bruits.
       
    Mais le cas le plus récent est beaucoup plus ambigu dans ses résultats :
     

Genie

  • En 1970, deux femmes, une âgée, l'autre quasiment aveugle - elle souffrait de cataractes qui n'avaient pas été traitées - entraient, ahuries, dans le bureau des affaires sociales de Temple City in Californie. Avec elles il y avait un enfant. Dans un premier temps les employés ont estimé l'âge de enfant â environ 6 ou 7 ans, Ils pensaient aussi quelle était autiste.
  • - elle pesait autour de 25 kilos, et mesurait un peu plus de 20 centimètres
    - elle ne parlait pas.
  • En réalité, elle avait 13 ans. Elle comprenait certains mots - autour de 20  :
  •  les couleurs 'rouge, bleu, vert et marron
  • le mot 'Mère et quelques autres noms propres
  • les verbes 'walk et 'go
  • quelques noms communs - 'door ou 'bunny.

  •  
  • Elle ne pouvait dire que deux choses - Stopit, et 'Nomore. - "Arrête", et "Ca suffit".
  • Pourquoi était elle dans cette condition?
  • Quand elle avait à peu près 20 mois, son père, qui souffrait d'une dépression très sévère déclenchée par la mort accidentelle et brutale de sa mère à lui, a décidé que la fillette était mentalement arriérée et qu'il fallait la protéger contre un monde cruel et incertain.
  • Cette protection, il la fournissait en enfermant sa fille dans une petite chambre, dans laquelle elle avait vécu seule pendant onze ans. Genie, la fille restait attachée à son pot pendant la journée, gardée en place par un harnais spécial. La nuit, on l'enfilait dans un sac de couchage, spécialement adapté pour quelle ne puisse pas bouger ses bras, et on la mettait dans un lit d'enfant.

    Il y'avait très peu de bruit dans la maison, car le père imposait aux autres membres de la famille de parler en sourdine. Si Genie elle même faisait du bruit, son père la battait avec un bâton. Quand il lui semblait nécessaire de communiquer avec sa file, il aboyait ou grognait comme un chien.

  • Genie avait très peu de stimulation visuelle ou orale. Suspendus à la porte de sa chambre il y avaient deux imperméables en plastique, et parfois son père lui permettait de jouer avec eux. On lui donnait parfois d'autres petits jouets - des pots de crème vides, ou le journal TV. Ses repas étaient rapides et silencieux - elle ne mangeait que des nourritures pour enfants et des céréales. Quand sa mère la libérée, elle était incapable de mâcher.

Dès sa libération, Genie fut entourée de savants. Ceux-ci voulaient surtout étudier ses progrès en langage. Est-ce quelle apprendrait à parler? Selon le neuropsychologue, Eric Lenneberg, dans son livre Fondations Biologiques du langage. publié en 1967, la capacité d'apprendre un langage est effectivement inné et, comme beaucoup de mécanismes innés est limité dans le temps.

  • Si un enfant n'apprend pas à parler avant le début de la puberté, il ne maîtrisera jamais complètement le langage. C'est l'hypothèse de la période critique.

Si Lenneberg avait raison, Genie à plus de 12 ans, était certainement condamnée à une vie en dehors du langage. Si, par contre, elle arrivait à former des phrases grammaticalement correctes, Lenneberg aurait tort.

  • Dans un premier temps, beaucoup de ceux qui travaillaient avec elle étaient convaincus quelle allait falsifier l'hypothèse de la période critique. Une année après sa libération, son langage ressemblait A celui d'un enfant normal d'entre 18 et 20 mois.
  • - elle distinguait les noms au singulier des noms an pluriel.
  • - elle distinguait entre des phrases positives et des phrases négatives.
  • - elle produisait des phrases de deux mots - parfois de trois
  • Quand un enfant normal arrive à ce point de développement langagier, il est sur le point de décoller complètement - il y a un changement rapide et qualitatif - l'enfant apprend de plus en plus de vocabulaire - mais aussi construit des phrases de plus en plus complexes du point de vue grammatical.
  • Mais Genie n'a jamais décollé.
  • Quatre ans plus tard elle n'avait toujours pas maîtrisé la négation - elle en était encore à l'étape où l'enfant produit 'No + Vb + Objet. Et si elle comprenait des questions 'WH-, elle n'était pas capable de les produire correctement. A la place, elle produisait des énoncés comme :
  • "Where is may I have a penny?"
  • "I where is graham cracker ou top shelf?"
  • Pour employer le vocabulaire de Chomsky, elle ne semblait pas maîtriser le mouvement - c'est à dire la capacité de réorganiser la phrase sous-jacente
  • Genie continuait à confondre les pronoms - elle utilisait 'you et 'me indifféremment. Elle ne réussissait pas à dire 'Hello quand on lui disait 'Hello, et ne comprenait pas 'Thank you. Les mots 'Stopit, et 'Nomore', quelle connaissait déjà, elle adressait à elle-même, mais jamais à autrui. Même si elle semblait désirer très fortement des contacts avec les autres, elle était incapable de les atteindre par le langage.

Donc, Chomsky et Lenneberg avait raison? Ce n'est pas évident que cela soit le cas. Lenneberg lui-même dit que l'histoire personnelle de Genie était tellement désastreuse qu'on ne pouvait pas réellement savoir pourquoi elle n'a pas fait des progrès. Il se pourrait qu'elle ait été tant marquée par les mauvais traitements infligés par son père que toutes ses capacités d'apprentissage aient été endommagées

D'autres ont suggéré que son père avait peut-être eu raison - peut-être était elle effectivement anormale. Quand on regarde son cerveau avec un scanner on voit des anomalies - en particulier, son cerveau est dominé par l'hémisphère droit. Le langage, comme nous l'avons vu, est situé largement dans le cerveau gauche.

  • Est-ce que la structure de sont cerveau l'empêchait d'apprendre le langage? Ou est ce que le manque de langage et la sous-utilisation de son cerveau gauche, avait fait évoluer son cerveau de cette façon?

Le manque de progrès langagier de Genie peut être interprété dans un cadre Chomskien, ou dans un cadre Vygotskien. Mais son expérience suggère fortement qu'au-dessus d'un certain âge il devienne très difficile d'acquérir un langage - l'hypothèse de Lenneberg n'est pas vérifiée, mais reste sur table. Poursuivons nos investigations.
 

Les aveugles et les malentendants

Les bébés aveugles, surtout quand leurs mères ne le sont pas, présentent souvent une certaine arriération langagière. C'est qu'ils ne reçoivent pas autant de stimulation de la part de leurs mères que les bébés normaux - mais si la mère est elle-même mal-voyante, elle sait remplacer la stimulation visuelle par des stimulations tactiles.

  • De toute façon la plupart des bébés aveugles rattrapent les bébés normaux du point de vue linguistique - et ceci conforte les Chomskiens - les parents peuvent peut-être pousser leurs enfants plus ou moins rapidement à travers les différentes étapes de l'acquisition d'une langue, mais à la longue, tous les enfants arrivent au but - tous les enfants deviennent compétents

Et les enfants malentendants? Dans leur cas, il semble qu'effectivement le langage peut ne pas être acquis pleinement; des enfants sourds produisent des phrases grammaticalement bizarres.

Ceci est vrai non seulement du langage oral, mais aussi du langage des signes.

  • L'ASL est un langage pleinement articulé. Il a sa propre grammaire, qui n'est pas la même que l'anglais - et qui est différente aussi de la grammaire du langage des signes français. Souvent on l'apprend tardivement - et alors on le parle avec un accent étranger - et on fait les mêmes erreurs de grammaire que l'étranger. Si la personne malentendante l'apprend lors de son enfance, elle le parle couramment et peut employer pleinement toutes ses ressources. Et ceci, apparemment, même si l'enfant ne voit que ses parents signer, alors que ceux-ci ont appris le langage eux-mêmes adultes.

  • Au Nicaragua, une expérience naturelle nous a permis de suivre le développement d'un nouveau langage des sourds. Les Sandinistes ont voulu scolariser les enfants malentendants - ils les ont réunis dans des institutions pour leur apprendre à parler normalement. Mais en dehors des cours, les adolescents ont développé leur propre système de signes - un système proche d'un pidgin par le nombre réduit de possibilités sémantiques, et par la syntaxe très simplifiée.
  • Ce n'est que quand les enfants ont pris le système de leurs frères et soeurs aînés qu'est né le langage des signes Nicaraguayen.

  • Un cas particulièrement intéressant est celui dune jeune femme que l'on appelle 'Chelsea dans la littérature scientifique. Petite, son comportement inquiète ses parents, qui l'emmènent voir une série de médecins. Leur diagnostic? L'enfant est attardé mentalement. Les parents refusent de le croire. Ils l'élèvent avec amour, en la protégeant du monde - mais elle n'apprend jamais à parler.

Puis à l'âge de 31 ans, elle est examinée par un neurologue - qui prononce quelle est, en fait, sourde.

On lui fournit des prothèses, et maintenant elle peut entendre presque normalement. Après thérapie, elle atteint un niveau de QI d'un enfant de 10 ans, elle travaille chez un vétérinaire, elle lit, elle écrit et elle communique Mais quand elle parle - elle aligne des mots sans le moindre souci grammatical.


Sur la question d'un seuil critique, les données neurologiques sont intéressantes - beaucoup d'enfants qui après des accidents, ont l'hémisphère gauche du cerveau endommagé, arrivent à acquérir néanmoins le langage mais en le transférant vers l'hémisphère droit. Les adultes, par contre, ne semblent pas posséder cette facilité.

  • Encore une fois il semble que Lenneberg ait raison - il existe une période critique pour l'apprentissage dune langue.

Conclusion

Ceci nous intéresse comme enseignants d'une deuxième langue. Comme je vous ai suggéré la semaine dernière, les mêmes règles sont peut-être applicables à la deuxième langue - en partie, du moins.

  • Si les petits acquièrent le système phonologique d'une langue avec plus d'aisance que leurs aînés, et sils arrivent peut-être à absorber plus rapidement les compétences de réception, les adolescents et les adultes sont beaucoup plus compétents en ce qui concernent l'apprentissage des aspects formels de la langue - la grammaire, des listes de vocabulaire, etc. - mais ne peuvent les appliquer lors d'une conversation que très partiellement.

Il se peut qu'il existe deux façons d'apprendre une langue :

  • - une, employée toute naturellement par les petit enfants, et basée sur l'interaction d'un LAD et un LASS.

  •  
  • - l'autre fondée sur des compétences métalinguistiques, et un apprentissage plus conscient de la langue, et donc plus comparable à l'apprentissage d'autres matières, utilisé par les adolescents et les adultes. Ceux-ci ayant perdu l'accès facile au LAD, doivent faire beaucoup plus appel à la langue maternelle - traduction, comparaison, et explication des règles - que ne le font les petits.

Je ne voudrais pas vous imposer une conclusion quant à la validité des hypothèses de Chomsky. Je connais des linguistes qui croient qu'il est évident que Chomsky ait raison, et d'autres qui clament haut et fort qu'il se trompe sur toute la question.

  • Mon propre sentiment aujourd'hui est que la position de Bruner - LAD et LASS - est celle qui offre l'image la plus intéressante de l'acquisition de la langue maternelle.

  •  
    • Un enfant dont certaines régions du cerveau ont été endommagées aura beaucoup de mal à acquérir la langue.

    •  
    • Un enfant qui n'est pas né dans un environnement propice aura du mal à acquérir la langue.

    •  
      • On voit les mêmes phénomènes chez certains oiseaux - si un bébé oiseau n'entend pas chanter d'autres oiseaux, il ne maîtrisera jamais le chant de son espèce.
         
      • Chez les chats l'instinct de chasse est probablement inné - un chat qui chasse a un comportement très typé - mais si le chaton n'est pas initié par sa mère, il chassera avec beaucoup moins d'enthousiasme et d'efficacité et souvent il ne chassera pas du tout.
         
  • La position de Lenneberg me semble aussi raisonnablement bien fondée - une fois passée la puberté, nous n'apprenons plus la langue avec la facilité de l'enfant. Le LAD n'est plus tout à fait à notre disposition. On peut peut-être le réactiver à travers notre langue maternelle - mais si on n'a pas de langue maternelle c'est trop tard.

Donc, je conclus que l'enseignement dune deuxième langue aux enfants de l'école primaire - et probablement jusque'en 6e - ne suivra pas tout-à-fait les mêmes règles, les mêmes procédures que l'enseignement d'une deuxième langue aux adolescents et aux adultes.

Si vous avez des commentaires ou des questions, envoyez un message à tmason@timothyjpmason.com


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Timothy Mason

Université de Paris 8

Sections :

Introduction

Acquisition sous des conditions extrèmes

Enfants sauvages

Genie

Lenneberg et la période critique

Enfants aveugles et mal-entendants

Langage des Signes

Chelsea

La période critique et la neurologie

Conclusion