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PE2 Conférences - 2

Timothy Mason

Cours donné dans le cadre de la formation des PE2 à l'IUFM de Versailles entre 1994 - 2001


Les données I : Neurologie et Familles
Nous avons vu trois modèles de l'apprentissage de la langue
  • Chomsky - LAD - UG
  • L'enfant crée la langue à partir des phrases partielles et non-grammaticales qu'il entend
  • L'entourage fournit simplement les conditions minimales de soins et de protection, mais n'a pas de démarche pédagogique à entreprendre.  
  • Bruner - tout LAD a besoin de son LASS
  • L'entourage de l'enfant fournit des situations claires et répétées dans lesquelles le sens des énoncés est limpide pour l'enfant
  • Macnamara
  • - les enfants ont la capacité de lire l'interaction humaine - ceci leur permet de comprendre et donc d'apprendre la langue.
  • Est-ce que les données empiriques favorisent l'une ou l'autre de ces positions?

B: La neurologie

Chomsky suggère que l'UG soit innée, et qu'elle soit spécifique. Si c'était le cas, nous pourrions nous attendre à découvrir que la langue est liée à des zones identifiables du cerveau humain. Voyons si cela est le cas.
A Thoirry, il y a un Parc Safari, et un petit zoo. Il y a quelques années, une des attractions principales du zoo était un gibbon. Ce singe habitait une petite île au milieu d'un lac ornemental. Sur l'île, il y avait deux arbres, dans un desquels était perchée une maison en bois. De la maison pendait une corde. On trouvait toujours une grande foule de gens qui regardaient évoluer le singe, qui sautait, se tournait, allait de l'arbre à la maison, de la maison à la corde, et ainsi de suite - il éclipsait n'importe quelle vedette de la gymnastique artistique. Mais ceci n'avait rien d'étonnant - après tout, notre gibbon avait quatre mains - et en plus, il était ambidextre - gauche, droit, patte d'avant, patte d'arrière - elles étaient également agiles.


Combien d'entre nous sommes réellement ambidextres?

Il est fort probable qu'un peu près 90% d'entre vous sont soit droitiers, soit gauchers - et la grande majorité sont droitiers. Et pourtant, comme notre gibbon, nous sommes des singes. Pourquoi avons nous perdu cette agilité des deux mains?

Une réponse qui a été suggérée est que ceci est le prix à payer pour le langage.
Le cerveau humain est latéralisé - la moitié gauche de votre cerveau contrôle la moitié droite de votre corps, et inversement. Mais, et ceci de façon beaucoup plus marquée que chez les singes - un côté de notre cerveau est plus puissant que l'autre - pour la plupart des êtres humains, le côté gauche est dominant. (D'ailleurs ceci semble être plus vrai des hommes que des femmes) Pourquoi?

Pour répondre à cette question, il faut remonter à l'année 1861. En cette année, un patient du neurologue français, Paul Broca, mourut. On appelait cet homme 'Tan', car il souffrait d'une condition, l'aphasie, dans laquelle les pouvoirs langagiers sont sévèrement réduits : le seul mot qu'il était capable de prononcer était 'tan'.

 

Après la mort du  patient, Broca a effectué une autopsie, et il a découvert que le cerveau était endommagé au lobe frontal de gauche. Plus tard, un autre patient présentant des symptômes semblables est mort. De nouveau, Broca autopsia. De nouveau, il a trouvé une lésion à la même région du cerveau. En 1885, après avoir examiné plusieurs cas, Broca se sentait en position d'annoncer que 'Nous parlons avec l'hémisphère gauche.'

Des blessures dans la région que Broca a identifiée - que nous appelons aujourd'hui la région de Broca, justement - produit une anomalie linguistique (aphasie) très typée. Le patient semble perdre sa capacité de construire des phrases grammaticalement


Toutes les aphasies ne se présentent pas de la même façon, pourtant. Dans certains cas, le patient semble construire ses phrases avec facilité - même avec une facilité consternante - mais ce qu'il dit n'a pas de sens. Alors que le patient qui souffre de l'aphasie de Broca comprend ce qu'on lui dit, un patient qui souffre de ce deuxième type peut ne pas comprendre le langage des autres, et ne se rendra pas compte que son langage à lui est troublé. Souvent, le patient développe des symptômes paranoïaques.

Ce type d'aphasie est lié à une autre région de cerveau - découverte par Carl Wernicke en 1874.

Donc nous voyons que certains fonctions langagières sont liées aux régions spécifiques du cerveau. Est-ce que cela veut dire que Chomsky a raison quand il dit qu'il existe un mécanisme spécifique à la langue dans le cerveau ? Pour certains observateurs, tel Steven Pinker ou Howard Gardner, la réponse est positive.

Mais il faut remarquer que les faits établis par les neurologues jusqu'ici semblent beaucoup plus complexes que la formulation originale par Chomsky aurait pu nous faire croire. J'ai décrit deux régions qui semblent liées au traitement de la langue - mais il en existe d'autres. C'est également le cas que certains aspects des comportements linguistiques semblent être liés au cerveau droit - la coloration émotionnelle, le sens de l'humour, la mémoire pour les poèmes, les chansons.

Ainsi, une patiente qui souffrait d'une aphasie de Broca utilisait sa mémoire des chansons et des poèmes pour communiquer. Au lieu d'essayer de parler normalement, elle cherchait dans ses souvenirs une citation qui s'approchait de ce qu'elle voulait dire.

D'une façon ou d'une autre, une conversation normale fera appel à tout le cerveau. En plus, on ne peut pas dire que ces régions soient exclusivement réservées au traitement de la langue.

On peut noter aussi que la personne qui souffre d'une aphasie de Wernicke est très proche de l'homme Chomskien - elle parle couramment, mais ne communique pas. La capacité grammaticale dont parle Chomsky semble bien liée à l’aère de Broca - mais alors que quelqu'un qui a perdu ses fonctions lexicales a des difficultés énormes de communication, mais ne s'en aperçoit pas, quelqu'un qui a perdu sa grammaire pourra éventuellement continuer à communiquer, et est conscient de ses problèmes - comme la dame qui chantait. Ceci suggère que la syntaxe soit peut-être surestimée par Chomsky.

Il suggère aussi d'ailleurs, que l'apprentissage des chansons ou des comptines ne suffit pas en elle-même pour conduire un enfant à parler et comprendre une langue étrangère. La dame devait faire un effort pour trouver parmi ses souvenirs la phrase qui lui convenait - il n'y a pas de contact direct entre le langage tel que nous le parlons habituellement et les chansons - la mémorisation par cœur - souvenez-vous des heures passées à apprendre les verbes irréguliers - n'est pas la route royale vers la langue.

 

C : L'acquisition de la langue maternelle

Comment est-ce que les enfants apprennent réellement la langue?

 
Il se peut que cela commence déjà dans l'utérus. Nous savons qu'un bébé réagit à la voix de sa mère dès la naissance - cela fait quand même trois mois qu'il l'entend parler. Si vous le connectez à un interrupteur, actionné par la vitesse de succion sur sa tétine, il va sucer à la vitesse qui lui permet d'entendre la voix de sa mère, plutôt que la voix d'une autre femme.
Mais la première activité vocale commence à l'âge d'environ 8 semaines - le bébé commence à gazouiller - d'abord il produit des sons séparés, mais ensuite, il les enchaîne dans un chant rythmé. Puis, vers 20 semaines, le bébé diversifie les sons qu'il produit, et petit à petit commence le babillage. Le babillage implique une sélection
  • - première étape - l'enfant semble produire la gamme entière des sons utilisés par l'humanité dans la production du langage - c'est réellement la tour de Babel.
  • Peu à peu, l'étendue des sons se réduit, et l'enfant se concentre de plus en plus sur les sons employés par la langue maternelle.

Le bébé nous écoute. Alors, qu'est qu'on lui dit?

Nous souvenons que selon Chomsky, les enfants n'entendent qu'un langage partiel et non-grammatical. Or, nous savons maintenant qu'il a tort sur ce point - les adultes dans nos cultures, quand ils parlent aux enfants, prennent grand soin de former leurs phrases correctement. Ceci non pas dans le désir d'offrir un modèle de langage correct aux petits, mais pour assurer une clarté d'expression. Les mères et autres membres de l'entourage du petit, quand ils parlent aux enfants adoptent un certain nombre de stratégies verbales. Ce style de langage est appelé la 'mamanaise'. Il est caractérisé par

 

  • 1. Simplification - de la grammaire et du sens.
  • 2. Des phrases plus courtes - dans une étude on trouve que les mères emploient 4 mots par phrase quand elles parlent aux enfants de deux ans, contre 8 quand elles s'adressent aux adultes.
  • 3. Nombre de types de phrases plus réduites.
  • 4. Expansion et répétition des phrases
  • 5. Débit plus lent.
  • 6. Des mots et des sons particuliers
  • 7. Voix d'un ton plus élevé
  • 8. Plus de questions et d'énoncés avec intonation montante - désir de provoquer du feed-back
  • 9. Enraciné dans l'ici et le maintenant.

Les bébés aiment ce type de langage - s'ils peuvent choisir, ils le préfèrent au langage adulte.

Donc, le langage entendu par les petits n'est pas du tout partiel et non-grammatical. Selon certains observateurs, l'enfant entend des échantillons de langage si clairs qu'il n'y a pas lieu de proposer de boîte noire ou grammaire universelle.

Mais ceux qui favorisent l'UG remarquent que :

 1. Le langage des mamans n'est pas aussi simple que cela

- en anglais, beaucoup de formes Wh- . Or, ces formes ne sont pas simples, mais demandent une transformation syntaxique assez complexe.
 

2. de toute façon, personne n'a découvert de corrélation entre langage des mamans et langage des enfants.
 

Les enfants, eux, ne parlent pas mamanaise, même s'ils l'entendent. Et ils produisent des phrases que les mères n'ont pas modelées.
 

3. Le langage des adultes ne s'adaptent pas aux enfants dans tous les groupes sociaux, et dans toutes les sociétés
 

- A Samoa, les adultes parlent rarement directement aux enfants
- certaines sous-cultures noires aux E-u - c'est une perte de temps de parler aux enfants qui n'ont rien à vous dire - mais les enfants apprennent quand même à parler.  

4. Les enfants ne répètent pas simplement ce que leur entourage leur dit.

 Non seulement ils ne réussissent pas à copier les phrases que leurs mères énoncent, mais ils produisent des énoncés qu'ils n'ont jamais entendus, et ils utilisent des structures qu'ils n'ont jamais entendues.

 

5. Les mères dont les enfants réussissent scolairement utilisent moins la 'mamanaise' que les autres.
  Les mères des classes moyennes ont tendance à employer des phrases plus longues, des phrases plus compliquées que les mères des classes populaires. Les enfants des premières semblent de ce fait être mieux former pour affronter le monde de l'école.
 
6. Quand les mères parlent avec leurs enfants, elles semblent prêter très peu d'attention à la correction grammaticale des énoncés des petits - elles corrigent non pas le langage en tant que tel, mais l'information.

Ainsi, Roger Brown rapporte les dialogues suivants :

Enfant : Maman n'est pas garçon, il une fille
Mère : C'est ça.
Enfant : Walt Disney vient mardi.
Mère : Non, c'est pas vrai.

On peut même affirmer que corriger la grammaire d'un enfant est une perte de temps. L'enfant ne nous entend pas.

Les erreurs que font les enfants ne sont pas simplement aléatoires. Selon certains linguistes, elles ne sont pas des erreurs à proprement parler, mais sont fondées sur la grammaire de l'enfant. Et, effectivement, chaque étape du développement linguistique de l'enfant semble être caractérisée par des erreurs spécifiques. Par exemple, pour l'enfant anglophone, l'acquisition de la négation suit une séquence prévisible :

1. D'abord, les mots négatifs - 'No', 'Not' - apparaissent dans des énoncés d'un mot.

2. Ensuite, ils sont combinés avec d'autres mots pour former des phrases de deux mots - 'No car', 'Not gone', etc.

3. Au cours de la troisième année, les mots négatifs sont placés à l'intérieur des constructions -
 

  • You no do that, Mummy
  • You not got it

- et les auxiliaires de négation commencent à apparaître - Won't, Can't.

4. Conformité plus grande au modèle adulte - not remplace no. La double négation est employée pour accentuer un refus.

5. Pendant les premières années de la scolarité, any, hardly et scarcely sont acquis.

 

Il est intéressant de noter que cette même séquence est suivie par des personnes qui apprennent l'anglais comme langue étrangère.

Bickerton, lui, prétende que le langage des enfants est très proche des créoles. Ainsi, la phrase 'Nobody don't likes me' serait grammaticalement acceptable dans la plupart des créoles - comme 'Why he is leaving?' - ce qui serait grammaticalement correcte en français, d'ailleurs

Pour les linguistes de l'école de Chomsky, la régularité de ces erreurs, et le fait qu'elles ne soient pas calquées sur ce qu'entend l'enfant, démontrent qu'elles dérivent de la Grammaire Universelle. L'enfant essaie d'abord les possibilités les plus simples fournis par l'UG, puis monte en complexité jusqu'à trouver les règles qui sont employées dans sa langue maternelle. Ainsi, c'est comme si l'enfant ne faisait pas d'erreurs, mais possède une grammaire un peu différente de la grammaire des adultes.
 

Conclusion

Les neurosciences et les observations faites de l'apprentissage d'une première langue sont intéressantes. Nous trouvons certainement des observations qui appuient les thèses de Chomsky. Mais il faut être très prudent.
Nous avons vu que Chomsky a certainement tort quand il dit que les enfants n'entendent pas un langage bien formulé.
Mais, d'autre part, les enfants semblent comprendre presque instinctivement que le langage est un système réglé, et ils sont capables de trouver les règles qui soutiennent leur langue maternelle avec une rapidité remarquable
Pourtant, il faut bien admettre que le fait que les enfants cherchent les règles d'une langue ne veut pas nécessairement dire qu'ils ont une approche didactique spécifique au langage. Après tout, il se pourrait que la nature même de l'intelligence humaine soit d'être sensible à et de chercher les règles sous-jacentes aux phénomènes du monde - il s'agit d'une caractéristique typique de toute activité culturelle, et pas simplement de l'apprentissage d'une langue.

Est-ce que nous avons découvert des pistes pour poursuivre un enseignement d'une langue étrangère à l'école primaire?

Je pense que oui.

1. Nous avons compris que la langue n'est pas un phénomène simple - posséder un langage, c'est mettre en marche une série de compétences liées, soit, mais distinctes

- il y la grammaire - la partie de la langue que Chomsky prend pour la totalité

- il y a le lexique
- il y a la coloration émotionnelle de la langue, et l'humour
- il y a la fonction de la langue - l'aspect pragmatique

Ces aspects demandent peut être des approches variées. Il n'y a pas une méthode, mais plusieurs


2. L'enfant apprend sa langue maternelle dans un contexte où la langue elle-même est fondée sur, et porte l'affectivité, l'amour. Quand une langue n'est qu'un moyen de communication instrumentale, le pidgin suffit. Pour que l'enfant ait le désir d'apprendre la langue, il faut faire appel à plus que l'utilité

3. Si la langue est effectivement innée - du moins en ce qui concerne ses aspects syntaxiques - il semblerait possible que le professeur puisse utiliser le dispositif - le LAD - pour enseigner une deuxième langue. C'est cette question que nous aborderons la semaine prochaine.

La semaine prochaine, je parlerai de ce qui se passe dans des situations extrêmes, et j'aborderai la question de savoir s'il y a un âge limite pour l'apprentissage de la langue, et si les petits apprennent une langue étrangère de façon différente des grands.

Je regarderai aussi des expériences menées au Canada, fondées sur l'idée que l'apprentissage d'une deuxième langue se fait de la même façon que l'apprentissage d'une première langue, et nous verrons si ces expériences ont réussi.

(Conférence 3)

Si vous avez des remarques ou des questions, contactez moi à tmason@timothyjpmason.com

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Timothy Mason

Université de Paris 8

Sections :

Introduction

La Neurologie

Broca

Wernicke

Acquisition de la langue maternelle

La mamanaise

L'erreur

Conclusion