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PE2 - Conférence 1Timothy Mason Cours donné dans le cadre de la formation des PE2 à l'IUFM de Versailles entre 1994 - 2001 Langue et enfance : Chomsky et ses critiquesA : IntroductionNous allons parler de l'enseignement d'une langue étrangère à l'école élémentaire. Mais avant, je voudrais parler de l'apprentissage de la langue maternelle, car cela nous permet de poser deux questions fondamentales 1. Qu'est que c'est qu'une langue? Est-ce une connaissance, un savoir-faire comme d'autres, ou est-ce plutôt un savoir à part, avec ses propres règles, ces propres moyens d'apprentissage - d'où nécessité non seulement d'une pédagogie, mais aussi d'une didactique ? Donc, la réponse à cette question passe par l'étude de l'acquisition du langage par l'enfant. 2. Quelle est la relation, pour l'enfant à l'école primaire, entre l'apprentissage de la langue première et une seconde langue?
Je vous dis tout de suite que je ne peux pas vous fournir des réponses inconditionnelles à ces questions. J'espère vous donner matière à réflexion, quelques outils, qui vous aideront à les poser, et à chercher les réponses dans votre travail quotidien auprès des enfants, dans les classes, dans les langues. Car il me semble nécessaire, si vous allez vous lancer dans l'aventure de l'apprentissage des langues étrangères à l'école primaire - et actuellement il semble que le souhait du ministre soit que vous vous y lanciez - il me semble nécessaire de réfléchir à ces questions, et de continuer à y réfléchir, sans pouvoir garantir qu'un jour vous aurez des réponses définitives. Donc - commençons par la question - comment est-ce que l'enfant acquiert sa langue maternelle?
Mais
Regardons un peu Pidgin
Les pidgins ont tendance à se ressembler - presque comme si les gens possédaient quelque-part une idée de comment se structurerait la langue le plus simple. Pourtant, ils ne sont pas de vrais langues. Mais un pidgin peut devenir un langage à part entière - un Créole. Comment cela arrive-t-il? Selon le linguiste Dereck Bickerton, qui a reconstitué le processus de créolisation à Hawaii - le passage d'un pidgin à un créole - il suffit d'une génération. Quand des enfants commencent à employer un pidgin, automatiquement, ils enrichissent le vocabulaire et la syntaxe - il devient un langage. La communauté de jeunes enfants à Hawaii a pris le pidgin de leurs parents - des travailleurs venus de Chine, du Japon, de Corée, Portugal, les Philippines et le Puerto Rico - et ils ont créé un langage. Pour Bickerton, ce processus révèle ce qu'il appelle le 'bioprogramme'. Nous sommes nés avec la capacité de créer un langage déjà programmé dans nos esprits. Selon les membres de l'école du linguiste américain, Noam Chomsky, ce processus peut servir comme emblème de l'acquisition normale d'une langue première. L'enfant n'apprend pas la langue, mais la crée de nouveau. Noam Chomsky est très certainement le linguiste le plus cité de la deuxième moitié du siècle. Autour de ses idées rage une bataille houleuse. Pour comprendre les idées actuelles sur le langage, il faut pénétrer la poussière qui entoure cette bataille. C'est ce que je vais faire avec vous maintenant
Chomsky et l'apprentissage de la langue maternelleNoam Chomsky avance un certain nombre de thèses sur le langage, parmi lesquelles nous trouvons les suivantes :
Chomsky nous donne plusieurs raisons pour cela. Parmi les plus importantes est la facilité avec laquelle les enfants acquièrent leur langue maternelle. Selon lui, si les enfants apprenaient une langue de la même façon qu'ils apprennent les mathématiques, où comment monter à bicyclette, on aurait le droit de crier au miracle. Ceci parce que -
Quand les gens parlent, ils s'interrompent constamment, ils changent d'avis, font des calembours, etc. Mais les enfants arrive à apprendre la grammaire de leur langue maternelle quand même.
A partir de ce qu'ils entendent - en anglais, the input - ils déduisent des règles qui leur permettent de produire et comprendre des phrases qu'ils n'ont jamais entendues. Ils n'apprennent pas un répertoire de phrases et de dictons, comme le prétendent les comportementalistes, mais une grammaire qui génère une infinitude de phrases nouvelles. Tous les jours, les enfants entendent et comprennent des énoncés nouveaux. Tous les jours, ils disent des choses nouvelles. En particulier, comme nous le verrons, les erreurs sont intéressantes. L'enfant qui fait une faute de grammaire produit un énoncé qu'aucun adulte n'a produit devant lui. Est-ce qu'il s'agit d'un accident? Ou est-ce que l'enfant ne cherche pas, justement, à créer ses phrases selon des règles - règles qui ne sont pas celles de la langue des adultes, certes, mais des règles quand même. Les enfants sont nés, donc, avec la grammaire Universelle soudée dans leurs cerveaux. Cette grammaire limite les structures possibles d'une grammaire quelconque à un nombre limité - sur, par exemple, l'ordre des mots dans une phrase typique. Certaines langues ont une structure de base de SVO The teacher gave a lecture
Quand l'enfant commence à écouter ses parents, il reconnaît inconsciemment de quel type est sa langue - et il ajustera sa grammaire à ce type là. Dans la phrase consacrée, il fixera les paramètres.
Cet ensemble d'outils pour l'apprentissage
d'une langue, donné dès la naissance, est désigné
par Chomsky comme le Language Acquisition Device - le dispositif
d'acquisition de langage. Noter bien qu'il emploie le terme 'acquisition',
et non pas apprentissage.
C : Les critiques de ChomskyLes linguistes qui sont en désaccord
avec Chomsky soulèvent plusieurs problèmes, dont je me
concentrerai ici sur quatre :
1. Chomsky différencie entre 'compétence' et 'performance.'
- mais, d'une
part, il n'est pas clair que tout le monde jugera de la même façon
- et d'autre part, il est souvent le cas qui les gens produisent des
énoncés qu'ils sont prêts à reconnaître comme
grammaticalement incorrectes. Ainsi leurs jugements ne
représenteront pas la réalité de la langue
parlée. C'est une grammaire idéalisée, que l'on ne
peut pas observer directement.
We was at the movies. Ainsi, en Anglais, le fait que 'We were' soit considéré comme correct, alors que 'We was' ne l'est pas est un accident de l'histoire. (On peut trouver des exemples de 'We was ...' chez des grands écrivains du 18e siècle, tel Swift) D'autres accidents, en toute probabilité, sont la survivance du 's' de la troisième personne du singulier, sauvé par la généralisation du texte imprimé, ou le bannissement de la double négation - forme toujours bien enracinée dans le parlé populaire.
Pour Chomsky, l'objet réel de la linguistique est la grammaire centrale. Mais comment décider ce qui appartient à la grammaire centrale, et ce qui appartient à la périphérie? Pour certains observateurs, toute grammaire est conventionnelle, et la distinction de Chomsky n'a pas lieu d'être. (Voir Bourdieu - 'Ce que parler veut dire') Pire, la distinction de Chomsky le permet de contourner certaines problèmes - si une règle ne semble pas explicable par la grammaire centrale, alors, c'est qu'elle doit appartenir à la grammaire périphérique! Pirouette un peu facile.
3. Chomsky semble réduire le langage à son seul aspect syntaxique Le sens - la sémantique - apparaît souvent comme secondaire - une phrase telle 'Colourless green ideas sleep furiously' - Les idées vertes incolores dorment furieusement - est bien de l'anglais, même si elle n'a pas de sens, et est donc digne de l'intérêt des linguistes. Par contre, une phrase telle 'My mother, he no like bananas', ou encore 'Mère à moi, il aime pas bananes', n'a pas sa place dans le corpus d'un linguiste de l'école Chomskien. Mais, comme nous le voyons, la première phrase n'a pas de sens, ne communique rien, alors que la deuxième, erronée qu'elle est, a un sens et la communication est réussie. En général, on peut objecter à Chomsky qu'il laisse de côté toutes les raisons que nous pourrions avoir pour parler. Et de plus en plus de linguistes pensent aujourd'hui qu'il faut se tourner vers ce que disent réellement les gens, et de comprendre le côté pragmatique de la langue.
4. Parce
qu'il ne se soucie pas du sens, ni de la situation sociale dans laquelle le
langage est normalement produit, il ne prête pas attention à la
situation spécifique dans laquelle l'enfant apprend sa langue
maternelle. Regardons de plus près cette
quatrième objection
Le psychologue John Macnamara va encore
plus loin que Bruner.
E : ConclusionPour Chomsky, donc, l'enfant est
essentiellement autonome dans sa création de la langue - il est
programmé pour apprendre, et dès que les conditions
économiques et sociales minimales sont réalisées, l'enfant
apprendra. On notera, en passant, les similarités entre Chomsky et
Piaget - tout en remarquant que Chomsky est en désaccord virulent avec
Piaget sur la relation de la langue à la cognition.
Dans la version de Bruner, le programme est effectivement en place, et l'enfant est un participant actif dans la construction de la langue, mais les conditions sociales prennent une place plus importante. L'enfant reste créatif dans sa démarche, mais le rôle des parents et autres membres de l'entourage est primordial aussi. Finalement, Macnamara vit l'apprentissage de la langue comme subordonné et dépendant de la capacité de comprendre et de participer à l'activité sociale. Dans un deuxième partie de cet exposé, nous nous tournerons vers les données empiriques, pour voir si elles confortent l'une ou l'autre de ces positions. (Conférence 2) Si vous avez des remarques ou des questions, contactez-moi à tmason@timothyjpmason.com
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